Un véritable changement des mentalités est à l’œuvre. Le monde est contraint de composer rapidement avec de nouveaux enjeux. Néanmoins, le retour à une certaine «normalité» sur les marchés financiers traditionnels tranche avec la panique de ces derniers mois. Les fonds de placement investissent de nouveau dans les mêmes titres, rassurés par les mille milliards de dollars déversés par «hélicoptère monétaire» pour venir en aide aux marchés financiers.

Mais ces apparences sont quelque peu trompeuses. Une nouvelle «devise» a vu le jour dans les décombres de la dernière crise financière mondiale. Le temps est peut-être venu pour le bitcoin, pionnier d’une nouvelle classe d’actifs émergents, de franchir un seuil décisif et d’être considéré comme un actif à part entière par les investisseurs professionnels.

Aucun piratage

Le bitcoin demeure solide. A ce jour, et onze ans après sa création, aucun piratage n’a affecté le protocole bitcoin, et son infrastructure blockchain est de plus en plus résistante. Si la chute de son cours le 12 mars dernier – due au manque de liquidité sur les marchés financiers internationaux – a ébranlé le système, le bitcoin a survécu et retrouvé ses niveaux d’avant le krach en l’espace de quelques semaines. Certes, le marché reste restreint: le bitcoin représente seulement 160 milliards dollars (contre un marché boursier suisse dix fois plus conséquent et un marché de l’or près de cinquante fois plus important). Dès lors, il n’est guère étonnant que de nombreux établissements financiers traditionnels n’aient pas encore investi dans cette classe d’actifs. En effet, ces structures spéculent rarement sur une nouvelle technologie et n’investissent pas dans des marchés volatils relativement «petits», privilégiant les produits plus familiers.

Une autre raison est culturelle. Au niveau mondial, l’Europe enregistre les plus faibles taux d’adoption des cryptomonnaies par des établissements traditionnels. Ces taux sont bien plus élevés en Asie, continent où les réglementations sont moins strictes et où la souplesse favorise une mise en œuvre rapide des innovations. Aux Etats-Unis, les taux d’adoption sont moindres comparativement à l’Asie, mais l’infrastructure est bien plus robuste, sous-tendant la création de «vraies» sociétés de gestion d’actifs dont les encours tutoient ceux des institutionnels.

L’exemple de Grayscale Capital

Basée à New York, Grayscale Capital gère plus de 3,7 milliards de dollars pour le compte d’investisseurs sur les marchés des cryptomonnaies. Au premier trimestre 2020, la société a levé 500 millions USD supplémentaires, majoritairement investis dans le bitcoin.

Grayscale fait figure d’exception pour l’instant – les hedge funds axés sur les cryptomonnaies restant modestes. Selon le rapport mondial sur le secteur des fonds crypto publié par PwC & Elwood ce mois-ci, les encours des fonds crypto s’élèvent en moyenne à 20 millions USD et proviennent majoritairement de particuliers fortunés et de family offices. La taille de ces fonds n’est pas suffisante pour attirer les capitaux des fonds de pension.

Les investisseurs à l’aise avec l’écosystème crypto pourront s’appuyer sur des infrastructures sous-jacentes stables pour investir et trader de façon rentable. Paul Tudor Jones (le célèbre gérant de hedge fund milliardaire), qui accumule environ 2% de sa richesse en bitcoins, a récemment évoqué sa confiance dans cette cryptomonnaie en tant qu’investissement, et estime que les investisseurs doivent parier sur le «cheval le plus rapide». Précurseurs de cette tendance, les fonds de dotation américains des universités de l’Ivy League (dont Harvard, Yale et le MIT) investissent dans le bitcoin depuis deux ans déjà.

Un cadre réglementaire restrictif

A l’heure actuelle, le cadre réglementaire – tant en Europe qu’aux Etats-Unis – revient presque à interdire aux fonds de pension et aux gérants d’actifs d’investir dans le bitcoin, sans compter que peu d’entre eux connaissent ou ont déjà utilisé les certificats sur indice boursier (Exchange Traded Certificates, ETC) qui leur permettraient d’accéder à ce type d’investissement.

Mais l’univers crypto évolue et cette nouvelle donne bouleverse les marchés financiers traditionnels. Les fonds de pension et les gérants d’actifs classiques n’auront pas d’autre choix que de repenser leurs stratégies, de chercher des rendements sur des marchés où ils n’avaient pas l’habitude d’investir et d’élargir leurs mandats de gestion. Sans nul doute, il faudra encore quelques années avant que les fonds les plus réglementés investissent dans le bitcoin, mais les mutations à l’œuvre dans le monde peuvent les inciter à devenir plus flexibles. Nous pouvons émettre l’hypothèse qu’alors vous aussi, via vos fonds de pension, achèterez des bitcoins.