Discuter oui, décider non: dès l’ouverture du premier Conseil des grands argentiers de la zone euro lundi soir à Bruxelles, Wolfgang Schäuble a pris les devants. Le ministre allemand des Finances, pourtant européen convaincu, a redit qu’il «n’y a pas de besoin urgent de prendre une décision» sur un renforcement des capacités du fonds de soutien d’urgence de la zone euro (EFSF). Ce malgré les avis contraires émis par plusieurs de ses pairs et par la Commission européenne.

L’argument de l’Allemagne, soutenue entre autres par la France, l’Autriche, les Pays-Bas et la Finlande, est que le mécanisme d’aide n’est pas sous pression. Le fait que l’Espagne, quatrième économie de la zone euro, doive de nouveau cette semaine émettre un emprunt à dix ans n’inquiète pas ce groupe de pays selon lesquels la réussite des premières levées de capitaux espagnoles et portugaises, la semaine dernière, témoigne d’une accalmie des marchés. Les Allemands rejettent aussi l’argument, de plus en plus entendu à Bruxelles, selon lequel la taille de l’EFSF doit absolument être augmentée pour calmer les opérateurs financiers et faire baisser les taux prohibitifs – de 5,3% à 12% selon la nature et la durée des emprunts – infligés aux pays les plus vulnérables (Grèce, Espagne, Portugal et Irlande). Pis: ils craignent de voir leur propre notation baisser s’ils s’engagent trop dans l’EFSF.

Difficile, néanmoins, de ne pas croire que rien ne va bouger d’ici au premier sommet européen des chefs d’Etat ou de gouvernement de 2011, le 4 février à Bruxelles. «On va mouliner tous les scénarios», reconnaissait hier soir un diplomate français. Car le feu couve. La Commission européenne, qui défend l’intérêt général, estime intenable que les pays à terre ne puissent pas bénéficier de plus d’aide de l’EFSF. Le président de la Banque centrale européenne Jean-Claude Trichet a aussi fait savoir lors des discussions que son institution ne pourra pas continuer à acheter des obligations souveraines à tour de bras. Tandis que des économistes, comme le Belge Paul de Grauwe, tirent à boulets rouges: «L’absence de solidarité avec nos frères européens en graves difficultés est incompréhensible», tonne le professeur de l’Université de Leuven.

Les critiques contre l’EFSF sont de trois ordres. La première porte sur le montant du fonds. Celui-ci peut emprunter jusqu’à 440 milliards d’euros, auxquels viennent s’ajouter 60 milliards gérés par la Commission et garantis par le budget communautaire, plus 250 milliards promis par le FMI. Mais pour pouvoir emprunter avec la meilleure note AAA, l’EFSF devra, selon les experts, limiter ses levées de capitaux à environ 300-350 milliards. Un montant juste suffisant pour venir au secours de l’Espagne s’il le faut. Moralité: le fonds, bien que très peu utilisé pour l’heure, n’aurait guère de marge de manœuvre en cas de crise. D’où l’appel à doubler le dispositif, pour atteindre 1500 milliards.

La seconde critique, la plus virulente, porte sur les taux pratiqués par l’EFSF. Celui-ci prête à l’Irlande à plus de 5%, alors qu’il se finance aux environs de 2%. Une pratique dénoncée par le Portugal et par l’économiste belge Paul de Grauwe: «Quel signal donnez-vous aux marchés? explique ce dernier. Que vous n’avez pas confiance dans ce pays puisque vous réclamez une prime de risque énorme par rapport à ce que paie l’Allemagne. C’est une erreur capitale.» Lundi, les diplomates allemands affirmaient «être conscients du problème».

Troisième critique: la méthode. C’est le fond de l’attaque lancée par la Commission. Créé en mai en marge du plan d’aide à la Grèce, l’EFSF est supposé emprunter sur les marchés et prêter ensuite aux pays en difficulté. Erreur, disent ses détracteurs pour qui le Fonds devrait, soit garantir une partie des emprunts souverains de ces pays (ce qui reviendrait à «mutualiser» une part de leurs dettes entre les 17 pays de la zone euro, tous actionnaires), soit acheter directement leurs obligations à la place de la BCE.

Autant de plans qui seront soumis, mardi matin, aux ministres des Finances des Vingt-Sept.