«Ne faut-il que délibérer/La cour en conseillers foisonne/Est-il besoin d'exécuter/L'on ne rencontre plus personne.»

Ces vers de La Fontaine se sont appliqués de tout temps à tous les métiers. Or, c'est dans l'exécution des tâches, ante et post-délibération, que réside le succès de cette dernière. Et qui dit exécution, dit spécialisation.

Au cours des trente ans qui ont suivi la création du premier fonds de hedge funds, en 1969, par la Banque Privée Edmond de Rothschild, le métier d'analyste de hedge funds, que ce soit à New York, à Londres ou à Genève, fut pratiqué avec grand succès par les pionniers d'abord, puis par des autodidactes et plutôt sous la forme d'un one-man-show.

Mais le monde change. Depuis le début du siècle, les grandes institutions impliquées dans ce métier ont ressenti la nécessité de mettre en place de véritables équipes de spécialistes. Se pose dès lors la question de ce qui fait un bon analyste de fonds de placement (je n'aborde pas ici le métier de portfolio manager).

Après douze années passées à faire ce métier, après avoir constitué une équipe de trente personnes, dirigé, embauché et rencontré de très nombreux analystes, je retiens, dans le désordre, les éléments suivants.

1. Le goût de l'audit. Un bon analyste maîtrise de manière exhaustive les caractéristiques qui constituent le fonds analysé et sa société de gestion. Il doit accepter d'appliquer de manière disciplinée et répétitive une procédure d'analyse structurée. En ce sens, il est un bon auditeur et non un mondain qui va de cocktails en séminaires.

2. La capacité à juger de la valeur du curriculum vitae d'un hedge funds manager. De ce point de vue là, l'analyste doit avoir les qualités de jugement et d'interview d'un chasseur de têtes.

3. Savoir et aimer lire. Internet, la télévision, les e-mails, le téléphone nous font à tort croire que l'on peut se passer de l'invention de Gutenberg. L'analyste doit pouvoir lire crayon en main, des heures et des heures. Ses capacités de concentration et de travail doivent être grandes. Sa curiosité également. Barton Biggs rappelle dans son dernier livre qu'il n'y a quasiment pas de grand investisseur qui ne dévore journaux, rapports et livres.

4. Travailler avec méthode et savoir communiquer. Nous vivons une époque où l'accès à l'information n'est plus un problème, c'est son traitement qui l'est. C'est-à-dire principalement le tri des sources et l'analyse des seuls éléments pertinents. L'analyste doit avoir un esprit de synthèse et un minimum de talent rédactionnel/de communication.

5. Respecter l'argent. Gérer un fonds de fonds n'est pas un acte abstrait, ce n'est pas gagner ou perdre des pour-cent, battre ou non un indice. Il s'agit au contraire de quelque chose de bien concret: perdre ou gagner de l'argent pour le compte d'investisseurs. L'analyste doit être d'une nature qui s'implique dans son métier et qui a une certaine empathie pour ses investisseurs.

6. Savoir travailler en équipe. L'époque des pionniers est révolue dans ce métier, il ne peut plus s'exercer seul. L'analyste doit être capable de collaborer en confiance au sein d'une vaste équipe, avec une claire distribution des responsabilités des uns et des autres. Virtus unita fortior.

7. Une certaine capacité à travailler sous stress. Les marchés ne se comportent pas toujours comme espéré, les clients sont exigeants, les objectifs de performances difficiles à atteindre, les fonds sélectionnés ne répondent pas toujours à nos attentes. L'analyste ne doit pas être facilement déstabilisé.

8. Ne pas confondre le rôle de l'analyste et l'objet étudié. Kahnweiler ne s'est jamais permis d'expliquer à Picasso comment peindre. Le bon analyste est heureux de son état et non un gérant frustré.

9. Savoir garder le point de vue de Sirius. L'analyste de hedge funds se doit dans son approche d'être objectif et indépendant. Il ne sélectionne pas des copains.

Toutes ces qualités s'acquièrent avec le temps. Petit à petit l'expérience, fruit du travail, de l'exécution, donne naissance à l'instinct. Alors on peut délibérer valablement. Reste à avoir une petite dose de ce quelque chose qui ne s'explique pas, ce petit plus qu'est le talent.