Le Temps: Quel est l’objectif principal de votre alliance: une réduction des coûts, un développement de vos activités?

Pierre Lamunière: Les groupes de médias doivent répondre au défi immédiat de la crise conjoncturelle, qu’on espère le plus court possible, et à un défi structurel. Nous observons des changements profonds dans les comportements des lecteurs mais aussi des annonceurs. Les réponses à ces défis ramènent toutes à la question de la taille critique de nos activités. Celles-ci n’ont plus les frontières régionales pour référence. Ce rapprochement permettra des synergies dans toutes sortes de domaines, mais aussi des développements, notamment dans les nouvelles technologies. Nous avons déjà l’expérience d’une collaboration nationale fructueuse avec le site d’annonces immobilières Homegate. Dans le numérique, nous faisons face à des concurrences nouvelles, de toutes provenances. Il suffit de songer aux grands sites internationaux comme Facebook ou Google. Les seuils de concurrence changent du tout au tout. Il s’agit donc d’un vrai projet entrepreneurial, destiné à mettre ensemble des actifs de manière à mieux résister à la pression concurrentielle mais aussi à innover avec de nouveaux produits. Pour Edipresse, il fallait une alliance répondant à trois critères: son caractère suisse, pour des raisons culturelles évidentes, sa stabilité et son professionnalisme. Ces trois critères sont réunis dans notre projet.

Pietro Supino: Au-delà de la logique industrielle évidente, il y a la rencontre des cultures latine et alémanique pour renforcer et enrichir les deux groupes, notamment en vue de développer de nouvelles offres. Mais nous voulons renforcer aussi la qualité de nos offres traditionnelles dans la presse régionale, c’est la condition du succès et à plus long terme de la survie des journaux. Nos deux groupes sont extraordinairement complémentaires

Le Temps: Comment doit-on décrire l’opération: alliance, fusion?

Pietro Supino: Il s’agit de la création d’un grand groupe national respectueux de nos diversités, et non pas d’une absorption. La frontière linguistique peut parfois compliquer les choses mais elle est surtout un facteur d’enrichissement. La grande valeur des journaux, c’est leur enracinement régional ou local. Il est de notre intérêt de le préserver et de miser sur la diversité helvétique. C’est ma conviction en tant qu’éditeur et citoyen. Et c’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’avancer pas à pas, sur quatre ans, de manière à apprendre les uns des autres.

Pierre Lamunière: Cette diversité est au cœur du projet. Je le compare à la SSR, ensemble national dont les entités régionales ont leur identité propre. Les Romands n’ont pas l’impression que la TSR ou la RSR n’est pas romande. L’entité romande de notre groupe gardera donc une large autonomie de management. Les équipes vont rester en place.

Le Temps: Concrètement, au-delà de la fusion entre les journaux gratuits en Suisse romande (le Matin Bleu et 20 Minutes), quelles seront les conséquences concrètes pour les lecteurs et les internautes?

Pierre Lamunière: Nous n’avons pas pour priorité de lancer de nouveaux journaux, mais de réussir le mariage entre la presse écrite et les supports numériques. L’écrit est attaqué, il a perdu son monopole de l’information, le lecteur est submergé de toutes parts. Or nous pensons que les journaux continueront d’exister, mais ils ne conserveront leur place qu’au prix d’une augmentation de la qualité. Les moyens que nous comptons libérer grâce aux synergies dans tous les domaines où elles sont possibles doivent servir cet objectif: renforcer la qualité de nos contenus éditoriaux. Nous avons donc deux objectifs: être très forts dans les nouvelles technologies et renforcer les titres de presse.

Le Temps: Avez-vous des projets internationaux?

Pierre Lamunière: Pas pour l’instant. Nous faisons face à beaucoup de défis et d’investissements liés à l’amélioration des nouveaux médias sur le territoire suisse pour l’instant. Dans cinq ou six ans, on en reparlera peut-être. Ce n’est pas une opération de développement, mais de consolidation et d’approfondissement.

Pietro Supino: Ce sera un gros travail, qui va absorber nos énergies et les diriger sur nos activités nationales. Cela dit, les médias électroniques n’ont plus de frontières. Peut-être pourrons-nous un jour exporter notre expérience à l’étranger?

Le Temps: Quelles seront les conséquences pour l’emploi?

Pierre Lamunière: La fusion des journaux gratuits en Suisse romande entraînera la suppression de quelques postes, mais à moyen terme, l’emploi devrait être renforcé au sein du groupe. Sans oublier la centaine de postes qu’Edipresse créera cette année dans sa régie commerciale.

Le Temps: Que répondez-vous à ceux qui vont s’effrayer de votre position dominante?

Pietro Supino: Notre alliance ne change rien au classement des entreprises médias en Suisse. Derrière PubliGroupe, la SSR et Ringier, nous restons en quatrième position, avec une légère avance sur le groupe NZZ. La force du nouveau groupe ne sera pas l’ampleur de son chiffre d’affaires mais sa richesse culturelle.

Pierre Lamunière: Il faut élargir la notion de concurrence. Un journal comme le Nouvelliste a dans le Valais une position beaucoup plus forte que celle que nous aurons au plan national. Même si ce groupe est fort, il n’aura pas une position unique. La concurrence restera intense.

Le Temps: Edipresse, société d’origine familiale, renonce à son indépendance. Comment vivez-vous, Pierre Lamunière, ce basculement?

Pierre Lamunière: Cet accord est le fruit d’une longue période de maturation. La décision a été difficile dans son principe pour des raisons d’attachement sentimental à l’activité, aux collaborateurs, aux titres. Mais 24 heures est né en 1762, il a eu une multitude de propriétaires et il en aura d’autres. Il est toujours dangereux de fusionner une entreprise avec une personne. La capacité de survie et de développement des activités passait avant tout. J’entre dans ma soixantième année et il n’a jamais été question qu’un gâteux sénile soit à la tête d’Edipresse. Ce groupe a trop de responsabilités en Suisse romande et vis-à-vis des personnels pour ne pas mettre en place une solution pérenne, d’une manière calme.