«Si l'Irak n'exportait que des oranges, il n'y aurait pas 250 000 soldats américains dans la région», écrit un reporter de Fortune. Derrière ce trait d'esprit se cache la certitude que le «combat pour le pétrole» («oil fight», selon l'expression utilisée par la presse anglo-saxonne) constitue le volet majeur du conflit qui se déroule en Irak. La sécurisation des 1100 puits de pétrole que recèle le pays semble jusqu'ici en bonne voie. Selon le Wall Street Journal, les forces menées par les Etats-Unis auraient déjà saisi 60% des ressources pétrolières du pays, sans que ces dernières aient subi de dégâts majeurs. Il s'agit des 600 puits du sud de l'Irak, dont l'immense champ pétrolifère de Rumaila ainsi que celui d'Al-Zubair. «Nous avons sauvé de façon effective les champs pétrolifères du sud pour le peuple irakien», se félicitait dimanche le secrétaire de la Défense, Donald Rumsfeld, dans une interview télévisée.

Washington prévoit d'utiliser les revenus du brut irakien pour financer la reconstruction du pays. Les forces armées comptent exploiter le brut irakien en vertu de leur droit d'utiliser les revenus des ressources capturées pour restaurer les capacités. Des 2 millions de barils par jour produits actuellement, la production pourra passer à 6 millions d'ici à cinq ans, estiment des analystes américains.

Dès lors, qu'adviendra-t-il des contrats de principe accordés en grande partie dans le sud par le régime de Saddam Hussein à des entreprises russes, chinoises, françaises et italiennes pour exploiter les champs pétrolifères? Il faut croire qu'ils dépendront du bon vouloir des «forces victorieuses». Les sociétés russes Lukoil, Stroytransgaz, Soyuzneftegaz, Tatneft, et Zaroubejneft, chinoise China National Petroleum Company (CNPC), la française TotalFinaElf et l'italienne ENI ont signé les principaux contrats avec le gouvernement irakien. L'entrée en vigueur de l'ensemble de ces contrats reposait sur la levée des sanctions de l'ONU contre l'Irak. Elle dépend désormais clairement des négociations avec Washington. Car rien n'est plus certain en cas de changement de régime. Une chose est sûre: les majors de l'industrie pétrolière américaine comptent bien s'imposer.

Le pétrole du Sinaï, un antécédent historique

«Du point de vue juridique, des précontrats ne sont que des déclarations d'intention et n'engagent pas un éventuel nouveau régime. Mais la puissance occupante n'a pas le droit d'exploiter les ressources d'un pays», affirme Marcelo Kohen, professeur de droit international à l'Institut universitaire des hautes études internationales (IUHEI). Il cite un antécédent historique: dans un mémo du Département d'Etat américain daté de 1977, Washington estimait l'exploitation du pétrole du Sinaï par Israël contraire au droit international car l'occupant (Israël en l'espèce) n'a pas la propriété des ressources du Sinaï. «Le fait qu'il y ait une occupation militaire ne signifie pas que les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont les propriétaires de ces puits, conclut Marcelo Kohen, à plus forte raison du fait que leur présence est illicite, et ce même s'ils prétendent que c'est dans l'intérêt de la population.»

On peut donc s'attendre à des débats très mouvementés au Conseil de sécurité pour la mise en œuvre du régime post-Saddam. Signe du malaise, la France et la Russie ont déjà déclaré qu'elles s'opposeraient à ce que le Conseil de sécurité prenne des décisions allant vers une légalisation de l'action militaire contre l'Irak, ainsi qu'à des modifications du programme «Pétrole contre nourriture».

Les forces américano-britannico-australiennes ne sont en outre pas au bout de leurs peines: la conquête du nord de l'Irak s'avère ardue. Il y reste en effet 498 puits, soit les 40% de ressources pétrolières du pays: Kirkouk, Bai Hassan et Jambur, notamment. Washington ne pourra maîtriser les pipelines et les exportations de pétrole irakien qu'une fois l'ensemble du territoire neutralisé. Les pipelines s'avèrent les maillons faibles: «Pour les contrôler, il faut d'abord éliminer toutes les forces d'opposition sur l'ensemble du territoire, contrairement aux puits, plus concentrés géographiquement», commente Chris Baker. En effet, en cas de forte résistance irakienne, les pipelines pourraient devenir un objectif clé des adversaires, tels ceux incendiés près de Nasiriyah au sud, comme le rapportait lundi la chaîne BBC.