Chaque année, près de 40% des adultes résidant en Suisse suivent une formation continue. A en croire un rapport de l'Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie, 85% des offreurs de cours sont des institutions privées. Les pouvoirs publics sont peu présents: Confédération et cantons y investissent 350 millions de francs par an, ce qui représente à peine 1,5% du total des dépenses d'éducation. Les entreprises, elles, dépensent dans l'organisation de leur formation interne près d'un milliard de francs, selon les estimations. Le marché est en pleine croissance depuis que la montée du chômage, dans les années quatre-vingt-dix, a rappelé l'importance de la formation. D'où une floraison d'offres, pas toujours sérieuses. Comment en contrôler la qualité? Et qu'est-ce que la qualité en matière de formation d'adultes? Des questions auxquelles les formateurs professionnels sont directement confrontés, comme en témoigne un récent séminaire de l'Association romande des formateurs et formatrices d'adultes diplômés (Arfad). En outre, la Confédération va édicter son propre label de qualité (eduQUA). Et le projet de loi sur la formation professionnelle, soumis au Chambres cet automne, relancera le débat. Pour Johnny Stroumza, chargé d'enseignement à l'Université de Genève, spécialiste de l'éducation des adultes et directeur d'un programme de formation des formateurs, «la formation ne résout pas tous les problèmes, mais elle peut y aider; si c'est le cas, c'est déjà un signe de qualité.»

Le Temps: Pour vous, la formation continue des adultes n'est plus un luxe, mais une nécessité. Pourquoi?

Johnny Stroumza: Il y a une accélération de la transformation des métiers, de l'économie, des compétences professionnelles. Elles changent trop vite pour que le bagage acquis à l'école permette de tenir longtemps. Il est aussi nécessaire que les gens peu qualifiés acquièrent de nouvelles compétences. Dans une économie taylorisée, ceux et celles qui travaillent à la chaîne n'ont pas besoin de beaucoup de qualifications ni de formation continue. Avec la «détaylorisation» de l'économie, l'organisation du travail se modifie. De nouvelles compétences sont mobilisées, qui entraînent un besoin plus généralisé de formation continue. En outre, la crise a mis en évidence les transformations rapides au niveau des compétences exigées, y compris à des bas niveaux de qualification. La formation continue est apparue comme une parade utile pour contenir le développement du nombre des exclus du marché du travail. Or, à la différence de l'école, elle est essentiellement le fait du privé. Les modifications que je viens d'évoquer ont généré un marché fait de consultants, d'écoles privées, d'institutions, de formateurs professionnels, etc. Du coup, cette démultiplication de l'offre a imposé la question de la qualité.

– Comment?

– Dans ce marché, on rencontre des acteurs sérieux et d'autres qui ne le sont pas. Dans la formation continue pour adultes, il n'y a pas au départ un contrôle de la qualité organisé par les autorités. Il n'y a pas non plus d'institutions publiques actives dans ce domaine dont le travail pourrait servir de référence, comme c'est le cas dans l'éducation primaire où, à côté des écoles privées, fonctionnent des écoles publiques. Mais quand l'Etat s'est mis à subventionner des cours pour demandeurs d'emploi (jusqu'à 350 millions de francs par année, ndlr) à cause de la montée du chômage, il s'est vite rendu compte qu'il ne pouvait pas le faire les yeux fermés. D'où l'idée d'avoir quelques garanties au niveau de la qualité dans un marché en pleine croissance.

– Comment définir la qualité dans ce domaine?

– Difficile en effet. Nous nous sommes inspirés des méthodes élaborées dans le monde industriel. Toute la question est de savoir comment les utiliser dans la formation. Et cela se complique encore lorsqu'on s'aperçoit que, parallèlement au marché de la formation, se développe un marché de la certification de la qualité des formations, via la norme ISO 9001 par exemple. La tentation est grande de se contenter d'une formule du genre: une formation est de qualité si l'institution qui la fournit est certifiée par telle ou telle norme. Dans l'éducation des adultes, le «produit» est lui-même responsable de sa qualité. Cela veut dire que l'utilisateur de la formation coproduit la qualité du résultat, tout simplement parce qu'on «se forme soi-même».

Ainsi pourrait-on tenter la définition suivante: une formation qui correspond aux besoins de ses participants, qui est donc capable de combler certains déficits vécus comme tels par les gens dans leur vie, est une formation qui est de qualité. Mais une institution de formation continue n'est pas seulement confrontée aux besoins de ses utilisateurs. Elle doit aussi répondre aux demandes de ses commanditaires, de ceux qui la financent. Elle est en outre soumise à sa propre logique de développement, ses objectifs de croissance, de conquête de parts de marché. Il y a multiplication de demandes différentes, sinon contradictoires. Le risque, c'est que l'institution de formation se mette à satisfaire d'abord les demandes du commanditaire qui paie (un employeur, l'Etat) et oublie les besoins des participants sous prétexte que tout cela se superpose, ce qui n'est pas toujours vrai.

– L'idée même de «normer» la qualité de la formation n'est-elle pas ambiguë?

– Oui. En gros, les procédures de certification garantissent que les objectifs de la formation sont clairs et que l'institution gère correctement ses activités en fonction de ces objectifs. Toutes choses positives et, a priori, utiles pour la qualité de la formation. Mais il ne faut pas croire, parce qu'une formation a des objectifs précis et qu'elle est bien organisée, qu'elle sera forcément de bonne qualité. ISO est d'ailleurs explicite à ce sujet: la norme garantit les procédures, la gestion, la définition des buts, mais pas du tout la qualité du contenu de la formation. Celle-ci dépend aussi d'autres facteurs délicats à normer. Ils ont un rapport avec la coproduction de la formation par les participants eux-mêmes. On a affaire à des personnes – les formateurs et les formés – et il se créera, ou non, une dynamique qui est celle des relations sociales, complexes, subjectives. Ce facteur humain, impondérable, joue un rôle fondamental. A trop vouloir le normer, on risque de le tuer.

Propos recueillis par Pietro Boschetti