Un philosophe chez Volkswagen? Walther Christoph Zimmerli s'étonne de la question. Le sourire en coin, il observe: «Ouvrir des écoles est la tâche des philosophes depuis toujours. Platon a créé l'Académie et son élève Aristote le Lycée.» Depuis l'été 2002, ce Suisse, né en 1945, fils d'un professeur de théologie, est le président fondateur de l'«AutoUni», la «fabrique à élites» du constructeur automobile de Wolfsburg. S'il se réclame de la tradition antique, le professeur en philosophie appliquée est aussi un manager moderne et un pionnier. Avant de rejoindre VW, le Zurichois d'origine a créé et dirigé l'Université Witten/Herdecke, la première Haute école privée allemande. Aujourd'hui, il ambitionne rien moins que de «révolutionner» la formation des cerveaux chez VW. Sûr de lui, il claironne: «Notre cursus postgrade n'existe nulle part ailleurs.»

Jusqu'à présent, VW envoyait ses meilleurs éléments se perfectionner dans des Business Schools de réputation mondiale, le plus souvent dans le monde anglo-saxon. A leur retour au siège, ils étaient riches d'une expérience internationale et avaient en poche un Master en «economy and business management». Cela ne suffit plus. Les besoins d'un groupe globalisé comme VW deviennent toujours plus complexes. Taillées selon un découpage des disciplines hérité du XIXe siècle, les formations disponibles sur le marché ne sont plus adaptées. Comme d'autres sociétés, VW veut du sur mesure. Le groupe allemand suit une tendance née aux Etats-Unis où des géants comme General Motors, McDonald's ou Motorola ont créé leur «université d'entreprise» (Corporate university).

«AutoUni», insiste son fondateur, innovera dans deux directions. D'abord en plaçant la transdisciplinarité au cœur de l'apprentissage. «Dans l'industrie automobile, la technique, l'économie, le social, la psychologie et la santé s'affrontent en permanence. Il faut inventer de nouveaux savoirs à cheval sur ces domaines.» L'«AutoUni» proposera par exemple un Master consacré à la mobilité envisagée dans toutes ses dimensions. L'autre nouveauté consiste à concilier l'approche scientifique avec un fort ancrage dans la recherche appliquée. «Les unis classiques se penchent sur des cas théoriques, mais nous partons de questions concrètes qui remontent de l'entreprise.» Le philosophe résume son ambition d'une formule choc: «Nous serons plus proches de l'entreprise qu'une université, mais plus proche de l'université que les universités d'entreprise.»

Pour mieux gérer l'excellence, Volkswagen ne lésine pas sur les moyens. A Wolfsburg, les premiers bâtiments d'un campus futuriste se dressent sur un terrain situé à l'extrémité de l'interminable série d'ateliers où sont montés les véhicules. Ce temple du savoir engloutira à lui seul 250 millions d'euros. L'«AutoUni» roulera avec un généreux budget de 40 millions d'euros par an. Beaucoup de locaux sont encore vides, mais les premiers modules de cours sont en phase d'essai. La volée qui inaugurera un cursus conduisant à un Master est attendue en automne. Quand la haute école tournera à plein régime, elle compte avoir jusqu'à 3000 personnes en formation. Les cours seront en partie donnés dans des auditoires, sinon accessibles on line. Une petite part de l'enseignement sera décentralisée dans des pays où VW est opérationnel. Exemple: pour étudier les marchés émergents, la Chine sera le terrain parfait.

Le centre de formation continue de VW, ouvert à tout le personnel, ne disparaît pas pour autant. L'«AutoUni» vise un autre créneau: les perles rares de l'entreprise, l'élite du groupe. Dans trois ans, des candidats seront aussi recrutés chez les partenaires et les fournisseurs du constructeur. Dans un troisième temps, d'ici à cinq ans, l'«AutoUni» s'ouvrira à des cerveaux extérieurs à la galaxie VW. Walther Zimmerli peut s'imaginer qu'un cadre supérieur de Mercedes ou de Toyota s'y formera un jour: «Le savoir est bien sûr sensible en raison de la concurrence industrielle. Mais s'il n'est jamais partagé, il perd vite sa valeur.»

L'exigence d'excellence suppose de choisir les candidats. Tous les intéressés passeront des tests de sélection. Un ingénieur devra avoir des dispositions pour les sciences sociales et de l'esprit; un as de la finance devra vouloir se frotter aux mystères de la technique. Côté enseignants, l'«AutoUni» puisera pour moitié dans le réservoir des spécialistes de VW. Pour l'autre moitié, des professeurs seront invités au gré des besoins. Zimmerli profite de sa grande expérience internationale pour tisser un réseau mondial de partenariats avec des universitaires renommés. Un accord est par exemple discuté avec l'Institut Paul Scherrer de l'ETH de Zurich, pour des cours sur la mobilité. L'attractivité de l'«AutoUni» dépendra de la reconnaissance internationale de ses Masters. Une procédure d'accréditation est bien sûr prévue.

VW attend de son investissement un avantage sur ses concurrents dans le long terme. Mais faut-il craindre que l'«AutoUni» devienne le bras armé de la direction de VW soucieuse d'atteindre ses objectifs opérationnels? Son président fondateur balaie les doutes: «L'uni privée de VW sera à la fois une école de cadres, une fabrique de nouveaux savoirs et le «think thank» de l'entreprise. Un lieu où s'organise le génie.»