Lancé en tant que «monnaie de gros» le 1er janvier 1999, l'euro apparaîtra physiquement entre les mains des consommateurs à partir du 1er janvier 2002. Nous nous trouvons donc presque au milieu de la phase de transition de trois ans prévue par les textes, l'occasion par conséquent de dresser un rapport d'étape.

L'euro scriptural n'a pas fait un tabac, c'est le moins qu'on puisse dire. Relativement boudé en tant que véhicule des transactions sur devises, il n'a pas dépassé l'an dernier, toutes proportions gardées, les volumes précédemment traités en Deutsche Marks. Dans aucun des compartiments du marché des changes, la part de la monnaie unique européenne n'a sensiblement varié par rapport à celle qui revenait jusqu'alors à la monnaie allemande. Il n'y a donc eu aucun report significatif des transactions habituellement nouées autour des autres grandes monnaies (le dollar, le yen, la livre sterling), et la Banque des Règlements Internationaux (BRI) peut conclure sobrement dans son dernier rapport trimestriel sur l'activité bancaire et financière internationale: «Apparu en période de tassement global de l'activité sur les changes, [l'euro] ne l'a guère modifiée jusqu'à maintenant. En termes de volume relatif, il est à peu près équivalent au mark.»

Sur le marché des émissions nettes de titres internationaux, la part de l'euro a certes sensiblement augmenté, mais une écrasante majorité du stock de titres existants continue d'être libellée en dollars, avec 47%, contre 29% à l'euro.

S'agissant des rapports de change entre monnaies, l'euro, comme on sait, a connu après quelques mois de fermeté initiale une lente érosion que certains commentateurs n'ont pas hésité à comparer à une «descente aux enfers». L'image est sans doute exagérée, mais la question se pose de savoir si un mark demeuré «indépendant» aurait connu une destinée différente.

Si le critère à considérer est celui de la vigueur conjoncturelle relative, la réponse est catégoriquement non: l'économie allemande est restée à la remorque de la reprise qui s'est enfin manifestée en Europe. Si, en revanche, la tenue de la monnaie est avant tout le reflet de la politique menée par la banque centrale, la réponse sera plus nuancée: la Bundesbank jouissait à tort ou à raison d'une réputation d'intransigeance et de rigueur dont on hésite pour l'heure à gratifier la Banque centrale européenne, aux objectifs encore flous et aux modes de décision encore peu clairs.

Enfin, l'euro «monnaie de détail» sera-t-il mieux perçu par les consommateurs que l'euro scriptural ne l'aura été par les milieux financiers? A la différence des seconds qui avaient la liberté de s'en détourner, les premiers n'auront pas le choix: au terme des six mois de grâce prévus, les anciennes espèces seront définitivement retirées de la circulation et il faudra bien s'habituer à calculer en euros. Le choc psychologique ne sera pas mince et l'on pourra parler alors de la véritable naissance de la monnaie unique.

Celle-ci devrait y gagner en crédibilité, ne serait-ce qu'à raison des masses en présence. L'Europe des Onze «pèse» en effet, en population et en volume d'échanges, à peu près autant que les Etats-Unis, et forme une épargne bien supérieure à celle que ceux-ci sont capables de dégager. Autant de raisons de penser que, une fois solidement installé en tant que numéraire et monnaie de transaction, l'euro s'imposera également comme réservoir de valeur sur les marchés financiers.

* Cette chronique, qui paraît toutes les trois semaines, est réalisée en collaboration avec le Forum des investisseurs privés. Elle peut aussi être consultée sur le site Web du Forum: http://www.fipe.net/