Le 31 décembre dernier, un dollar américain valait 1,3772 franc. Six mois plus tôt, le 10 juillet 1998 très exactement, il avait atteint son niveau le plus haut de l'année, à 1,5443 franc. A mi-janvier 1999, il tombait à 1,3559, pour remonter quinze jours plus tard à 1,4220. Entre son «pic» de juillet 1998 et son «creux» de janvier 1999, il aura ainsi baissé de plus de 12% par rapport au franc, avant de remonter de presque 5% en une petite quinzaine de jours. Sur une base annualisée, ces fluctuations sont impressionnantes: – 24%, +150%…

«Les trois quarts de la performance d'un portefeuille se jouent sur les monnaies», me faisait un jour remarquer un gestionnaire d'expérience. Il n'avait visiblement pas tort. La forte variabilité des taux de change, qui n'a jamais cessé de se vérifier pour les relations entre le dollar, le yen et le bloc des monnaies européennes, peut jouer des tours pendables à une allocation d'actifs qui négligerait le facteur monétaire. Il est donc théoriquement possible, pour un astucieux spéculateur, de s'enrichir plus rapidement en choisissant la bonne monnaie au bon moment qu'en sélectionnant les bonnes valeurs ou en courant après les derniers tuyaux boursiers.

A posteriori, il est évidemment toujours facile d'avoir raison. Mais comment apprécier, dans l'instant, si la trajectoire d'un cours de change est sur le point de s'inverser?

Mise en évidence par les meilleurs théoriciens de l'analyse monétaire, tel l'Américain Rudiger Dornbusch, la propension des marchés des changes à «surréagir» – c'est-à-dire à dépasser les points où, logiquement, les courbes devraient s'inverser – complique singulièrement la tâche des prévisionnistes, puisqu'elle rend encore plus difficile l'appréhension des facteurs déclenchant un changement de tendance. Pourquoi les capitaux flottants – le «hot money» comme on les appelait naguère – se ruent-ils sur le dollar alors même que le déficit extérieur américain ne cesse de se creuser, que la Bourse atteint des sommets irréalistes, et que le taux d'épargne des ménages est tombé si bas que la probabilité d'un prochain ralentissement de la consommation privée, et donc de l'activité économique en général, ne peut plus être écartée?

La réponse standard est invariablement celle-ci: de semaine en semaine, et à la surprise générale, les indicateurs confirment la persistance d'une conjoncture tellement robuste aux Etats-Unis que l'autorité monétaire n'a pour l'heure aucun motif d'abaisser les taux d'intérêt. Autrement dit, même si, à terme – et à un terme relativement proche – il faut s'attendre à un fléchissement de l'activité aux Etats-Unis et par conséquent à un recul des taux, le sujet n'est pas d'actualité, et une marge de gain existe qu'il serait dommage de ne pas exploiter.

Ce type de raisonnement à très courte vue, qui est le propre de la finance moderne, devenue en quelque sorte «science» de l'exhaustion des plus infimes marges de profit, explique l'extrême volatilité des marchés, et notamment du marché des changes, dans les parages des points d'inflexion susceptibles de se transformer avec un haut degré de probabilité en changements de tendance.

Ces points à risque, habilement «joués» par des spécialistes de la haute voltige qui parfois perdent néanmoins leurs dangereux paris (souvenons-nous des positions tantôt heureuses tantôt malheureuses prises par certains hedge funds sur la livre sterling et quelques monnaies asiatiques), ne sont pas à la portée de l'investisseur privé. A la différence des placements en Bourse dont le risque est essentiellement lié à la volatilité des actions dans le court terme (dans la longue durée, du moins pour les valeurs de premier ordre, les actions sont toujours gagnantes), les monnaies n'offrent en échange de leur volatilité quasi permanente aucune perspective de plus-value dans la durée.

Tout au plus une judicieuse diversification monétaire permet-elle de mieux répartir les risques pour un niveau de rendement donné. Mais il ne faut pas se faire d'illusions. Si mieux répartir les risques permet de compenser dans une certaine mesure les probabilités de pertes, cela ne signifie en aucune manière additionner seulement des chances de gain!

(Cette chronique, qui paraît tous les quinze jours, est réalisée en collaboration avec le Forum des investisseurs privés.

Elle peut aussi être consultée sur le site Web du Forum: http://nwiinc.com/jcp)