L'argument, que l'on nous avait servi à satiété durant la période de hausse des marchés, selon lequel la Bourse ne peut que monter parce que les intervenants sont nombreux à disposer d'importantes liquidités, n'a visiblement pas résisté à l'épreuve des faits. Caisses de pension, fonds de placement et autres investisseurs institutionnels ont beau avoir été toujours plus nombreux à drainer les fonds d'un public toujours plus large, cela n'a pas empêché l'an dernier les cours des actions de chuter parfois lourdement, et de venir ainsi démentir cette version un peu naïve de la théorie des vases communicants.

On a confondu en l'occurrence deux notions qui sont fondamentalement dissemblables même si la nécessité de bien les distinguer demeure un cauchemar pour tous les étudiants en économie, à savoir, d'une part, l'épargne en quête de placements, et d'autre part la liquidité de trésorerie proprement dite.

L'une et l'autre s'équilibrent sur des marchés – au sens conceptuel du terme – tout à fait différents. L'épargne a son pendant dans l'investissement des entreprises; elle est la part du revenu non consommée, qui permet précisément d'immobiliser des ressources sous forme d'un accroissement du stock de capital physique. La liquidité, elle, est le produit de la rencontre entre l'offre de monnaie créée par la banque centrale et les besoins d'encaisse du public. Elle se partage entre la monnaie proprement dite et les autres actifs financiers au gré des besoins de transactions d'un côté, des attentes spéculatives de l'autre.

La Bourse se nourrit de la liquidité ainsi définie dans la mesure uniquement où ce deuxième élément l'emporte sur le premier. Et encore faut-il savoir de quoi l'on parle lorsque l'on fait référence à la Bourse. Est-elle avant tout source de financement pour les entreprises, en tant que lieu privilégié où l'épargne rejoint les besoins d'investissement, ou n'est-elle pas d'abord et avant tout une place d'échange, un «marché secondaire» dans le jargon financier (par différence avec le «marché primaire» que constitue l'émission des titres servant précisément à véhiculer l'épargne vers l'investissement). Autrement dit, la Bourse n'est-elle pas essentiellement une plate-forme assurant le maintien d'un autre type de «liquidité», notion qui cette fois-ci désigne la plus ou moins grande facilité avec laquelle les détenteurs d'actifs financiers peuvent s'en défaire pour reconstituer leurs encaisses, autrement dit leur… «liquidité de trésorerie»! Il existe toutefois un dénominateur commun à ces différentes notions de liquidité et à ces différents marchés. Ce fil conducteur, c'est le taux d'intérêt dont le niveau équilibre l'offre et la demande de capital en influençant la propension à épargner et l'incitation à investir, en même temps qu'il influence le coût d'opportunité des encaisses et par conséquent la manière dont celles-ci se répartissent entre les différentes catégories d'actifs financiers. C'est pourquoi les banquiers centraux, qui en fixent le niveau, sont les maîtres du monde. n

* Cette chronique, qui paraît une fois par mois, est réalisée en collaboration avec le Forum des investisseurs privés. Elle peut aussi être consultée sur le site Web du Forum: http://www.fipe.net/