Depuis que l’euro chute, les libraires de Suisse romande doivent huiler leur argumentaire face aux clients interloqués, voire mécontents. Les livres, en effet, de par la loi française, ont le prix en euros imprimé en quatrième de couverture. La différence entre ce prix français et le prix suisse devient du coup criante, dans certains cas. La majoration peut dépasser les 90% dans les cas extrêmes (la série des Monsieur/Madame par exemple).

Qu’expliquent les libraires aux clients? Que les prix sont fixés par les diffuseurs, filiales suisses de groupes d’édition français (Hachette et Vivendi Universal en tête). Et que ces filiales ont l’exclusivité de la diffusion des titres de la maison mère.

Les prix des livres en Suisse romande ont toujours été majorés par rapport aux prix français pour faire face à la petitesse et à la cherté du marché suisse (salaires, loyers plus élevés, etc.). En l’absence de prix réglementé, chaque diffuseur établit son pourcentage de majoration. Avant la chute de l’euro, ces tabelles s’échelonnaient entre 25 à 50% de majoration. Aujourd’hui, on est passé de 30 à 90%.

Hachette Livre, premier groupe d’édition en France, n’a pas répondu à nos tentatives de contact.

Josée Cattin, directrice d’Interforum-Editis à Givisiez, filiale de Vivendi Universal Publishing (numéro 2 de l’édition en France), énonce immédiatement les chiffres: «En 2009, avec un euro à 1,55, notre tabelle moyenne était de 30%. Aujour­d’hui, avec un euro à 1,15, notre moyenne est passée à 60%. Je souhaite personnellement une baisse. J’essaye de faire passer le message à Paris… Mais il ne faut pas imaginer que l’on puisse aligner les prix sur l’euro. Toutes les librairies de Suisse romande fermeraient.» Cette tabelle de 60% est déjà le résultat de deux baisses: une de 4% début 2010 et une autre de 3% au 1er août de la même année.

Autre diffuseur, Servidis (propriété à 50% de la maison Slatkine et à 50% du Seuil) à Chavannes-de-Bogis. Les majorations ici tournent autour de 30%. Raymond Filliastre, directeur: «Nous sommes porteurs d’une tradition. Nous défendons le livre et les libraires. Pour ce faire, il faut appliquer le prix le plus juste qui tournerait, tout le monde l’admet dans la profession, autour des 25% de majoration. Le 1er août prochain, nous allons pratiquer une nouvelle baisse de 4% de la tabelle. En un an, nous l’aurons baissée de 14%. Le problème, c’est que les libraires doivent pouvoir compenser cette baisse des prix par une augmentation du volume des ventes. Or, aujourd’hui, ce n’est pas ce que l’on constate. Il faut accompagner ces baisses de tabelle de meilleures remises aux libraires. Et surtout, nous qui ne représentons que 20% du marché suisse, que pouvons-nous changer? A quoi sert de baisser les tabelles si tous les acteurs ne le font pas? C’est pour cela que nous défendons fortement la loi sur la réglementation du prix du livre.»

Cette loi votée par le parlement en mars dernier permettrait à Monsieur Prix d’intervenir en cas d’abus. Un référendum a été déposé par le PLR, l’UDC et l’association alémanique des consommateurs. Ce référendum bloque aussi la poursuite d’une enquête de la Comco sur les pratiques des diffuseurs en Suisse romande. En 2006, Pascal Couchepin, alors chargé de la culture, avait fait le voyage à Paris pour faire entendre raison aux grands groupes de l’édition française. Sans succès. La faiblesse de l’euro va-t-elle enfin faire bouger les choses? «Rien ne bougera tant que l’on ne sera pas fixé sur l’issue du référendum», prédit Pascal Vandenberghe, directeur de Payot Libraire.