Les PME suisses ont l’habitude. En théorie, elles ont appris à vivre avec une monnaie qui, depuis des décennies, ne cesse de s’apprécier face à l’euro, au dollar ou aux autres devises des pays dans lesquels elles vendent leurs produits. Tant que les mouvements ne sont pas trop brutaux, les exportateurs peuvent les absorber, répète-t-on en substance.

Sur le terrain, c’est un peu différent. Alors que l’euro plafonne à 1,08 franc et que le dollar ne parvient plus à dépasser 90 centimes, les difficultés perdurent. Arcoptix en est l’une des illustrations. Gerben Boer, le patron de ce fabricant neuchâtelois d’instruments de mesure optique destinés à l’industrie chimique, s’insurge contre l’absence de débat autour d’un franc toujours aussi fort. C’est pour cette raison qu’il a adressé un courrier au Temps, cette semaine.

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Arcoptix réalise environ 90% de son chiffre d’affaires à l’étranger, détaille-t-il au téléphone. Et presque 70% aux Etats-Unis. Mais 70% de ses charges sont, elles, en francs. Autant dire que ses prix et ses marges sont sous pression, même dans un marché de niche. «J’avais, heureusement, durement négocié avec nos grands clients américains pour les facturer en francs suisses, raconte Gerben Boer. Mais je sais déjà qu’ils vont revenir à la charge pour que je revoie les prix à la baisse.»

Le souvenir d’un euro à 1,65

L’an dernier, le franc s’est encore renforcé de 5% face aux principales devises dans lesquelles travaillent les exportateurs suisses. Et ce, malgré les presque 110 milliards de francs d’interventions de la Banque nationale suisse (BNS) en 2020.

Mais les souvenirs de Gerben Boer remontent à plus loin. Notamment à 2005, aux débuts de son entreprise. L’euro valait alors 1,65 franc. «Un de nos produits était vendu 11 900 euros. Aujourd’hui, il a certes été amélioré, mais pour encaisser la même somme, nous devons le vendre 15 000 euros. Du coup, nous en vendons forcément moins.»

«Que la BNS sorte de son conservatisme»

Remettre le taux plancher à 1,20 franc pour 1 euro, ce serait une bonne solution, lance l’entrepreneur neuchâtelois. Mais plus globalement, il voudrait surtout que la discussion puisse avoir lieu, que «la BNS sorte de son conservatisme. Qu’elle se montre plus déterminée. Elle en a les moyens. Encore faut-il qu’elle en ait le courage.»

Pour pouvoir réinvestir, engager des ingénieurs, innover, développer la R&D, il faut pouvoir dégager de la marge. Certains n’en ont tout simplement plus

Gerben Boer, patron de l’entreprise Arcoptix

Les groupes d’intérêt exigeant un retour du taux plancher se font désormais très rares. La pandémie occupe toutes les lettres de revendication et les communiqués de presse. La BNS reçoit toutefois régulièrement des courriers de la part de citoyens s’inquiétant de la force du franc.

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La réponse que leur adresse son président, Thomas Jordan, nous a été transmise par son porte-parole: «Sans nos mesures, le franc serait encore plus fort qu’aujourd’hui […]. Nous examinons constamment les avantages de la politique monétaire et les coûts éventuels de nos mesures, en adoptant une vue d’ensemble. Je suis convaincu que, dans l’environnement actuel, le taux d’intérêt négatif sur les dépôts à vue et notre volonté d’intervenir sur le marché des changes sont les mieux adaptés […].»

Une forme de résignation

Arcoptix emploie 15 personnes, entre Neuchâtel et Tramelan (BE). Et son patron précise: «Nous ne sommes pas à plaindre, ni au bord de la faillite. 2020 a même été une excellente année. Mais je vois autour de moi des patrons de PME qui sont résignés.»

Une forme de résignation. Ou du moins de l’accoutumance à marche forcée. C’est le sentiment qui se dégage des entreprises membres de Swissmem, l’association faîtière de l’industrie des machines, qui exportent plus de 80% de leur production. «Le franc fort reste un problème majeur, encore plus depuis que le dollar ne cesse lui aussi de s’affaiblir, résume son responsable romand, Philippe Cordonier. Si, aujourd’hui, on n’en parle plus, c’est évidemment en raison de la pandémie. Mais aussi parce que l’on connaît les limites de l’action de la BNS. Nous savons qu’elle fait le maximum. Toutefois, au sein de nos membres, plus personne ne croit à un retour à court terme de l’euro à 1,20.»

«Nos modèles, intervient Maxime Botteron, montrent que la valeur actuelle du franc n’est pas si éloignée de sa valeur d’équilibre [la fair value est calculée en tenant compte des différentiels d’inflation, de taux, de productivité et de flux financiers, ndlr].» Mais l’économiste de Credit Suisse le concède: ces calculs sont des moyennes. «Certains secteurs peuvent éprouver une surévaluation du franc de 20 à 25%, par exemple dans l’industrie des métaux. Plus on va dans le détail, plus les sensibilités sont différentes.»

A Neuchâtel, lorsque Gerben Boer entend les encouragements à innover pour rester compétitifs face à ce qui ressemble à une impasse monétaire, il sait comment répliquer: «Pour pouvoir réinvestir, engager des ingénieurs, développer la R&D, il faut dégager de la marge. Certains n’en ont tout simplement plus.»