Il est le visage romand de l’économie: lors de chaque débat portant sur les entreprises, la compétitivité de la Suisse ou son système de formation, Bernard Rüeger prend la parole pour défendre la vision des patrons. Président de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI), il est aussi l’un des 17 membres du Comité directeur d’Economiesuisse, l’organisation faîtière des entreprises.

Il le fait avec la rondeur et la bonhomie qui sied à un propriétaire de PME vaudoise prospère. Son entreprise, Rüeger SA, un fabricant de capteurs basé à Crissier, en banlieue lausannoise, a été fondée par son père en 1942. Elle emploie 200 personnes dont 80 en Suisse.

– Comment interprétez-vous le résultat du vote de dimanche dernier sur la RIE III?

– Bernard Ruëger: Nous espérions il y a quelques mois que cette réforme passerait. Puis des coups d’éclat politiques, dont celui de l’ancienne conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, sont venus polluer le débat. D’habitude, le peuple suisse est sage dans ses décisions. Mais le sujet était trop compliqué. Et le débat a mélangé les fondements de la réforme, qui partaient d’une bonne intention, avec des idées démagogiques, comme l'enrichissement des patrons et le report des charges fiscales sur les personnes physiques. Pourtant, le projet cherchait à donner satisfaction à tout le monde: les Bâlois avec la «patent box», les multinationales avec la déduction des intérêts notionnels. Mais présenter des sujets aussi complexes à la population, c’est prendre le risque que le résultat du vote se retourne contre nous.

– Quand avez-vous réalisé, personnellement, que la réforme courait à l’échec?

– Il y a environ un mois, lorsque j’ai pris conscience des réticences des Bâlois. La campagne des Eglises pour le «non» a aussi joué un grand rôle, notamment en Suisse alémanique. Les déclarations d’Eveline Widmer-Schlumpf, puis celles de Christian Wanner, l’ancien directeur des Finances soleurois, n’ont fait que conforter mon sentiment que nous courrions à l’échec.

– Les menaces brandies par les partisans de la réforme, comme le risque de pertes massives d’emplois ou un programme drastique d’économies, ont-elles joué un rôle?

– C’étaient de mauvais messages.

– Est-ce un vote de défiance du peuple contre les élites?

– Non. Je ne crois pas à une défiance populaire envers les élites politiques et économiques car la Suisse reste un pays très décentralisé, où chacun connaît ses autorités, où le dialogue social fonctionne bien dans le cadre de la paix du travail. Nous n’avons pas de système d’énarques à la française, ce qui constitue notre force!

– Quel doit être le plan B?

– Les esprits restent très divisés. Mais nous devons faire attention aux niches fiscales, qui ont leur raison d’être mais sont mal comprises. Il faut repenser la déduction à 150% des dépenses en recherche et développement, et oublier la déduction des intérêts notionnels. Le problème de ces différentes niches, c’est que l’on est allé les chercher dans divers pays – les intérêts notionnels sont une idée belge –, sans bien réfléchir, ni à leur adéquation à l’ensemble de la réforme, ni au fait qu’elles pourraient se retrouver sous pression internationale ces prochaines années. La «patent box» est déjà contestée au niveau international. Ce que recherchent les multinationales, c’est la stabilité, la prévisibilité. Notre objectif est de leur offrir un avantage concurrentiel. Il suffit d’en offrir un, un seul, qui ne risque pas d’être supprimé après quelques années, pour que les entreprises étrangères viennent!

– Doit-on dissocier la réforme, avec un premier point à régler en deux ans pour permettre à la Suisse de respecter ses engagements, et un second, qui nous laisse plus de temps?

– Oui, c’est une excellente idée. Mais nous ne sommes pas très avancés dans cette direction.

– Doit-on supprimer les niches fiscales?

– La question devrait plutôt être: doit-elle être inscrite dans la loi fédérale, ou doit-on laisser une certaine marge de manœuvre aux cantons pour décider ce qui est bon pour eux? Cette autonomie, cette marge de manœuvre, c’est la force de notre pays.

– Quelle est votre ligne rouge en tant qu’entrepreneur?

– Le nombre de fois que l’on paie des impôts: sur le chiffre d’affaires, sur le bénéfice, sur les dividendes et encore sur les successions. Cela fait beaucoup! Pour le taux d’impôt, je reconnais qu’il est difficile d’exiger de les abaisser à 14% alors que l’on a été imposé à 23% pendant des décennies. Mais a contrario, j’observe aussi que plus l’impôt est élevé, plus l’entreprise va chercher des moyens d’optimisation, en trouvant les moyens de réduire son bénéfice. En revanche, un taux bas sur le bénéfice rend cet exercice inutile, voire trop coûteux. Il simplifie donc la vie. De plus, il nous offre une marge de manœuvre que le franc fort nous a retiré.

– Qu'est-ce qui prime, le niveau du taux ou les niches fiscales?

– Finalement, avoir un taux bas est bien plus important que les diverses niches fiscales. En revanche, la ligne rouge à ne pas franchir est l’introduction d’une taxation sur les gains en capitaux. Elle peut tuer les jeunes entreprises. De plus, elle taxe le risque de l’entrepreneur. Un tel impôt est absolument contraire à l’esprit d’entreprise.

– Doit-on garder la disposition encourageant les entreprises à déclarer leurs réserves latentes?

– Surtout pas. C’est une manière de se compliquer la vie pour rien.

– La Suisse est-elle encore compétitive sur le plan fiscal face à des pays à taux très bas comme l’Irlande ou Chypre?

– Les Pays-Bas et Singapour aussi nous livrent une concurrence sévère. Mais dans l’ensemble, les conditions tendent à s’égaliser entre pays à fiscalité favorable. Le vrai risque vient des Etats-Unis, le seul pays au monde qui n’a pas besoin de suivre les règles internationales. Toutefois, le fait d’avoir une base de coûts plus élevée nous contraint de compenser ce désavantage par une fiscalité plus basse. Il nous faut un taux d’imposition plus bas de quatre à cinq points de pourcentage par rapport à des pays comparables d’Europe continentale, comme les Pays-Bas, pour compenser la cherté du franc.

– Faut-il conserver une concurrence fiscale entre cantons?

– Oui, car elle met nos ministres des finances sous pression afin qu’ils présentent des budgets équilibrés tout en conservant une fiscalité attractive. N’oublions pas que notre pays est l’un des très rares à afficher des comptes sains.

– Parlons maintenant de votre entreprise. Quelle est son histoire?

– Elle a été fondée durant la Seconde guerre mondiale par mon grand-père et son associé juif. Ce dernier avait inventé un capteur pour mesurer la température et nous avons immédiatement vu l’intérêt commercial d’un tel instrument. Aussitôt après le lancement de la production en 1942, mon père a repris l’entier de l’entreprise. Fait marquant: il a travaillé non seulement sur le marché suisse, mais aussi dans les pays d’Europe de l’est.

– Depuis quand êtes-vous actif dans l'entreprise?

– Je suis personnellement arrivé dans l’entreprise dans les années 1980. J’ai effectué en 1988 une première mission commerciale exploratoire en Asie, en Corée du Sud plus précisément, où j’ai vu des grues partout. Dès lors, j’ai compris que l’Asie était en pleine effervescence et que c’est là où il fallait être. Nous y sommes allés de pied ferme, d’abord en Malaisie où nous avons ouvert un bureau de ventes, puis en Chine. A présent, nous déménageons l’unité de production sise à Pékin dans une zone industrielle de Penang, sur la côte nord-ouest de la Péninsule malaisienne.

– Apparemment, la Malaisie vous a séduit…

– Les conditions de travail sont plus intéressantes qu’en Chine, où le taux de rotation des employés est de 35%. Vous n’arrêtez pas de former des employés qui partent à la première occasion. L’Indonésie? Un grand marché, mais il était hors de question d’y aller du fait de la dictature de Suharto. Singapour non plus. Parce que c’est un îlot de cherté comme la Suisse. En revanche, la Malaisie, ancienne colonie britannique, est anglophone. Les employés sont qualifiés et fiables. Enfin, la compagnie pétrolière nationale Petronas, un grand client potentiel, était en pleine expansion lorsque nous avons fait notre choix.

– Le thème de la délocalisation est chaudement débattu dans l’opinion publique. Vous était-il indispensable de produire en Asie?

– Nous n’avons pas délocalisé la production uniquement pour une question de coûts. Nous sommes allés dans de nouveaux marchés pour viser de nouveaux clients, pour qui nous avons développé de nouveaux produits. Sans cette délocalisation, notre entreprise n’aurait pas survécu. Mais nous produisons en Suisse pour notre clientèle suisse et européenne.

– Comment naviguez-vous dans un paysage marqué par un franc fort et une conjoncture ralentie?

–  Ce n’est pas évident. L’industrie pétrolière représente une clientèle importante. Or celle-ci est aujourd’hui déprimée et n’investit plus dans de nouveaux équipements. Les changes? Nous sommes passés de 1,60 franc pour un euro à 1,06 franc, ce qui restreint nos marges. Nos clients ont aussi changé. Ils font confiance à notre marque et n’exigent plus que le produit soit estampillé «Swiss made». Puis en Suisse, il y a la paperasse, la bureaucratie, les standards et les normes à respecter… Bref, notre usine aux Pays-Bas fabrique les mêmes produits qu’à Crissier, mais à un prix inférieur. En Suisse, l’avenir se trouve dans l’innovation.

– Justement, vous appartenez aussi au monde des start-up…

– Il y a huit ans, nous avons investi dans Alpsens Technologies, une start-up née à l’EPFL, qui a développé un capteur-testeur de la qualité de l’huile de friture. Après six ans de travail, nous avons signé un contrat avec un fabricant américain de friteuses qui livre à McDonald’s. La Suisse a un énorme potentiel d’innovation, mais les start-uppers font aussi face à un problème fiscal incroyable: ils doivent payer des impôts avant même que leurs entreprises soient rentables. Je ne comprends pas le manque de bonne volonté de nos autorités et de nos parlementaires.

– Que pensez-vous du nouveau président américain qui veut punir les entreprises américaines qui délocalisent la production?

– S’il met vraiment en place sa politique, il punira d’abord les entreprises américaines, puis les consommateurs américains qui devront payer leurs produits plus cher. L’iPhone fabriqué aux Etats-Unis coûtera davantage que celui fabriqué en Chine. Donald Trump est un maçon qui construit des maisons. Le problème, c’est que l’immobilier est par essence local, bien éloigné des besoins du commerce international dont vivent les multinationales.

– Vous vous frottez à la planète entière, mais vous êtes aussi très attaché à votre région vaudoise…

– Chez nous, c’est le paradis. Je le redis chaque fois lorsque je reviens au pays après un périple à l’étranger. Nous vivons dans un environnement exceptionnel au milieu des vignes, entre la montagne et le lac. On ne le dit pas assez: ici, tout fonctionne de façon efficace. Mais je suis aussi attaché à l’Italie, le pays de ma mère. En réalité, je suis un caméléon qui sait s’adapter à son environnement.

– Les Vaudois ont rejeté en 1994 un projet de Jeux olympiques d’hiver. Qu’est-ce qui vous fait penser qu’ils changeront d’avis à propos de la candidature pour les jeux de 2026 dont vous êtes l’un des initiateurs?

– L’idée est certes née lors de discussions informelles au sein de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI) mais c’est un projet qui fédère désormais quatre cantons: Berne, Fribourg, Valais et Vaud. Avec le rejet populaire du projet des Grisons dimanche dernier, notre candidature reste la seule en Suisse. Elle avance, et même plutôt bien. Nous venons de faire une présentation à Berne.

– Quelles sont les grandes lignes du projet?

– Le conseiller fédéral Guy Parmelin reconnaît les travaux en cours pour les JO, car ils apportent des avantages pour la société civile, le sport et l’économie. Notre candidature aux Jeux olympiques et paralympiques se veut celle des Jeux au cœur de la montagne, au cœur de la Suisse. Nous voulons rassembler tous les acteurs en présence en nous plaçant au-dessus des politiques partisanes, dans une vision orientée vers l’avenir. Le projet se veut en rupture avec le gigantisme des éditions précédentes.

– Quelles sont les prochaines étapes?

– D’abord le 7 mars prochain. La «task force 2026» fera une recommandation au Comité exécutif de Swiss Olympic. Puis en avril, la candidature sera officiellement entérinée par le parlement du sport. Alors commencera une campagne destinée à convaincre d’abord le peuple, puis les membres internationaux du CIO. La ville qui accueillera les Jeux d’hiver de 2026 sera désignée en 2019.

– Vos activités au sein de l’entreprise, votre engagement auprès de la CVCI, et maintenant pour les Jeux d’hiver de 2026 vous laissent-elles du temps pour vos passions personnelles?

– Mes passions sont la moto, le freeride et la Formule III monoplace. L’adrénaline me permet de me défouler.