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Et si le franc n’était plus une monnaie refuge?

Alors que la monnaie helvétique s’est affaiblie ces dernières semaines malgré des incertitudes géopolitiques, certains experts y voient la fin d’un statut. D’autres sont plus circonspects, estimant que c'est surtout la reprise dans la zone euro qui explique cette évolution

Le franc n’est peut-être plus le refuge préféré des investisseurs. Après tout, la monnaie helvétique a touché les 1,20 pour 1 euro ces dernières semaines – pour la première fois depuis la fin du taux plancher en janvier 2015 – sans que les soubresauts du monde ne l’affectent. Ni les bombardements de la Syrie, ni les sanctions contre la Russie, ni les risques d’escalade dans une guerre commerciale mondiale n’ont enfiévré le franc, comme c’est habituellement le cas.

A l’inverse, le yen – une autre monnaie refuge – n’a, lui, cessé de se renforcer depuis le début de l’année, au fil des événements cités. De quoi amener plusieurs experts à se demander si l’apparence de havre de paix de la monnaie helvétique ne s’est pas tout simplement évaporée.

«Je n’irais pas jusqu’à dire que le franc a perdu son statut mais, clairement, son rôle de monnaie refuge est devenu plus sélectif», avance Peter Rosenstreich, responsable de la stratégie des marchés chez Swissquote. Avant d’expliquer: «En ce moment, les risques géopolitiques globaux et les incertitudes régionales (hors Europe) contribuent moins à l’appréciation du franc. Pour une raison simple: la politique monétaire extrême de la Banque nationale suisse a découragé les investisseurs qui pensaient placer temporairement leur capital en Suisse.»

Situation «fragile»

Ainsi, poursuit l’expert, des investisseurs, par exemple en Asie, préfèrent désormais se rabattre rapidement sur le yen ou sur l’or, plutôt que de choisir un pays où les rendements sont négatifs. Pourtant, prévient encore Peter Rosenstreich, «en cas de retour du risque en Europe, lié au Brexit, à la montée du populisme ou du sentiment anti-européen, le franc redeviendrait la monnaie à détenir».

Thomas Jordan, lui, ne se pose pas la question. Dans une interview à Bloomberg TV, il y a quelques jours, alors que la paire euro-franc venait d’atteindre brièvement 1,20, le numéro un de la Banque nationale suisse a expliqué que le franc représentait toujours une valeur refuge, que la situation était «fragile» et susceptible de changer d’un jour à l’autre. «Nous sommes très prudents», a poursuivi le banquier central, qui s’est dit «pas pressé» de toucher à sa politique monétaire.

L’Europe décide

Vontobel fait la différence entre l’aspect «structurellement fort» du franc et sa dépréciation plus «cyclique», dans une note publiée la semaine dernière par ses analystes. Les pressions inflationnistes relativement faibles représentent le plus important facteur de l’appréciation structurelle du franc, car elles donnent un avantage compétitif à la Suisse par rapport à ses voisins, ce qui explique le surplus des comptes courants, actuellement à 10% du produit intérieur brut. Un niveau qui devrait rester stable, selon la banque. Or, le franc évolue aussi en fonction des développements économiques de la zone euro: ceux-ci étant particulièrement favorables, «ils plaident pour une hausse de l’euro face au franc», poursuivent les analystes.

Luc Luyet, stratégiste spécialisé dans les devises chez Pictet Wealth Management, estime aussi qu’il faut regarder vers l’Europe pour comprendre les mouvements du franc. «Il s’apprécie surtout quand l’incertitude augmente dans la zone euro. C’est moins le cas dans les autres régions du monde. Or, depuis 2017 et les élections françaises, elle a diminué tandis que la reprise économique s’est renforcée. Il n’y avait donc plus de raison pour que la forte demande de franc se maintienne.» Et si le yen a réagi aux derniers événements géopolitiques, l’or est resté relativement stable. Signe, selon lui, qu’il s’agit surtout de l’absence de coups de tonnerre poussant les investisseurs à se réfugier dans le franc que la fin d’un statut particulier de la monnaie helvétique.


COMMENTAIRE

La rançon du succès

Tapez-le dans Google et vous le constaterez vous-même. Ce n’est pas la première fois qu’on annonce que le franc n’est plus une monnaie refuge. Pour cette devise, comme pour d’autres d’ailleurs, la fin de ce statut a même été prononcée à des moments où la situation semblait encore plus limpide. Un exemple? Alors que la crise financière n’était encore qu’un lointain nuage que très peu d’experts percevaient à l’horizon, le franc atteignait les 1,60 pour 1 euro. On connaît la suite.

Pour que le franc perde ce fameux statut, il faudrait davantage qu’un cours qui se déprécie pendant quelques semaines. Car, rappelons-le, il représente la rançon du succès de la Suisse. Il faudrait un changement fondamental dans la stabilité politique, dans la gestion des finances publiques ou dans la résistance de notre économie. Rien de tout cela ne s’est produit ces dernières années. Au contraire. Profitons donc de l’actuel répit, tant qu’il durera. M. F.

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