Monnaies

Le franc suisse bat discrètement des records

Gentiment mais sûrement, l’euro-franc s’est installé bien en dessous du niveau de 1,10. La crise politique en Allemagne accentue la pression qu’imposait déjà le coronavirus

Petit à petit, sans faire de bruit, le franc s’apprécie. Pas d’envolée spectaculaire, mais un lent mouvement haussier, parfois interrompu, mais jamais pour bien longtemps. Ainsi, ce mardi à 18h, l’euro ne valait plus que 1,0654 franc. Il s’est installé sous 1,07 depuis lundi. La dernière fois que ce taux avait été observé, c’était au début de 2017.

Il y a tout juste un an, la paire flirtait pourtant encore avec les 1,14, avant de descendre puis de remonter, en fonction des (non-)décisions de la Banque nationale suisse (BNS) et de son homologue européenne, la BCE.

Mais depuis décembre, le mouvement est unidirectionnel. L’effet coronavirus (désormais appelé «Covid-19»), bien sûr, qui, depuis un mois, pèse sur les marchés financiers. Et provoque l’aversion au risque des investisseurs, qui privilégient des valeurs refuges dont le franc fait partie.

Ralentir la hausse du franc

Mais «on aurait pu s’attendre à un effet plus marqué», note Nicolas Tissot, responsable du négoce de devises à la Banque cantonale vaudoise (BCV). D’après lui, la baisse de l’euro est désormais surtout la conséquence de la crise politique en Allemagne, accentuée depuis lundi par la démission surprise d’Annegret Kramp-Karrenbauer, la dauphine d’Angela Merkel. L’équilibre encore fragile de la zone euro est de nouveau mis à mal, considèrent ainsi les marchés.

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Alors que l’euro-franc est passé de 1,09 à 1,0670 en moins de deux mois, la BNS paraît quelque peu absente sur le marché des changes. Ou impuissante? «Elle utilise intelligemment les moyens qu’elle a à sa disposition, corrige Nicolas Tissot. Elle donne l’impression de plutôt essayer de ralentir la hausse du franc, à défaut de le faire baisser. Lorsque les mouvements de changes sont liés à des ventes d’euros en général, pas seulement à des achats de francs, il est plus difficile pour elle de les contrer, car les volumes sont nettement plus importants.»

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Pourrait-elle dès lors utiliser son autre outil de défense contre la hausse du franc, les taux d’intérêt? Dans ses dernières interventions publiques, son président, Thomas Jordan, n’a en tout cas pas écarté la possibilité de les abaisser encore davantage, si les circonstances l’exigeaient.

Les circonstances, c’est un choc sur la croissance dans la zone euro, très dépendante du cycle économique mondial, et qui pourrait être déclenché par une prolongation de la crise du coronavirus. «J’ai l’impression que ces anticipations sont déjà en partie dans le prix de l’euro-franc, intervient Luca Bindelli, responsable de la stratégie en devises de Credit Suisse. Si la situation s’améliore plus rapidement, grâce au stimulus monétaire chinois, l’euro devrait en bénéficier.»

Selon les prévisions de la banque, la paire euro-franc devrait se situer à 1,08 dans trois mois. Et à 1,15 dans douze mois. «Même si le niveau actuel n’est sans doute pas confortable, ses conséquences sont à relativiser, poursuit Luca Bindelli. Il faut se souvenir que la BCE, en septembre dernier, a assoupli sa politique monétaire sans que la BNS n’ait besoin de faire de même.»

Garder une marge de manœuvre

L’expert de Credit Suisse tient aussi à rappeler que cette année, tant la Réserve fédérale américaine que la BCE travaillent sur une revue stratégique de leur politique monétaire. Ces revues pourraient notamment conduire à une nouvelle considération de leur cible d’inflation, modifiant ainsi les équilibres monétaires entre le dollar, l’euro et le franc. «La BNS y est sans doute très attentive. C’est peut-être pour cela qu’elle se montre réservée dans ses interventions actuelles… afin de conserver une certaine marge de manœuvre, le cas échéant.»

Difficile de savoir à partir de quel moment la BNS pourrait passer à l’action, sachant que le calendrier des deux autres banques centrales est assez imprécis. A court terme, Nicolas Tissot prévient: «Nous sommes proches d’importants seuils techniques d’achat, à 1,0650 pour l’euro-franc et à 1,0880 pour l’euro-dollar. S’ils sont franchis, l’euro pourrait connaître une nouvelle baisse.»

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