Énergie

En France, le cauchemar Areva n’a pas tué la passion de l’atome

La posture française est énergétique, industrielle et diplomatique. Pour Paris, les dangers du nucléaire pèsent peu face aux besoins énergétiques et aux contraintes futures imposées par la nécessaire «décarbonisation» de l’économie

Analyse

En France, le cauchemar Areva n’a pas tué l’atome

«Pérenniser la filière nucléaire française»: le terme, employé successivement par les plus hautes autorités de l’Etat pour justifier, le 3 juin dernier à l’issue d’un conseil restreint à l’Elysée, le renflouement en cours du géant de l’atome Areva, contient la réponse à ceux qui s’interrogeaient sur le devenir des dix-neuf centrales hexagonales, et de leurs cinquante-huit réacteurs. Malgré les errements financiers du conglomérat, né en 2001 de la fusion de Framatome et de la Cogema et naufragé après la perte de 4,8 milliards d’euros affichée en 2014, la République a toujours foi dans l’atome et dans sa capacité à en rester l’un des champions industriels mondiaux, alors que deux de ses voisins, l’Allemagne et la Suisse, ont choisi d’abandonner progressivement cette voie énergétique, suite à la tragédie japonaise survenue à la centrale de Fukushima en mars 2011.

Le calcul des autorités françaises n’est guère surprenant: second producteur d’énergie nucléaire dans le monde derrière les Etats-Unis, et premier en pourcentage d’électricité nucléaire consommée (73%), Paris manque d’abord de marge de manœuvre pour s’affranchir de son modèle initié au début des années 1960 et dont le développement fut étroitement lié, à l’origine, à la volonté du général de Gaulle de doter la France de l’arme atomique, chose faite en février 1960 avec l’explosion de «Gerboise Bleue» dans le désert Algérien. Dépourvue de ressources en hydrocarbures, la France, affirment la plupart des rapports internationaux, accuse en gros dix ans de retard sur l’Allemagne en matière de production d’énergies renouvelables (environ 15% de la production alors que l’objectif de 20% en 2010 avait été fixé), après avoir été pourtant pionnière dans ce domaine au début des années 1980. Raison: une instabilité juridique chronique en termes d’avantages fiscaux pour les ménages français désireux d’investir dans le solaire ou pour les fonds d’investissement intéressés, par exemple, par le financement de parcs éoliens. Une situation engendrée par le manque de volonté éhonté d’EDF de diversifier ses sources d’approvisionnement électrique. Exploitant des centrales, l’ancien géant public de l’énergie – coté en bourse depuis le 21 novembre 2005 mais toujours possédé à 84,5% par l’Etat – n’est pas pour rien dirigé, depuis des décennies, par des ingénieurs issus, ou chauds partisans du lobby du nucléaire. Lesquels, souvent issus de la prestigieuse école des Mines, sont d’ailleurs ravis de la décision présidentielle de permettre le rachat prochain, par EDF, du département réacteurs d’Areva…

L’autre raison de cette confiance française en l’atome est résolument politique. Confronté depuis deux décennies à son déclin économique, à la détérioration de ses finances publiques et à un déficit commercial préoccupant (-75 milliards d’euros en 2011, un record; -53,8 milliards en 2014), mais toujours désireuse de se projeter comme une grande puissance internationale, la France a fait du nucléaire l’une de ses armes diplomatico-commerciales, en brandissant le concept «d’indépendance énergétique» repris le 3 juin par le président François Hollande. Du recyclage problématique des combustibles usagés dans la fameuse usine d’Areva à La Hague, au développement de la filière EPR (Réacteur pressurisé européen) supposé apporter une productivité énergétique et une sécurité bien supérieures aux installations existantes, la filière française de l’atome est l’une des rares à couvrir tous les segments, y compris celui de l’extraction de l’uranium (au Niger notamment) qui a valu tant de déboires à Areva via le scandale d’Uramin. Sous la direction de son ancienne présidente directrice générale Anne Lauvergeon, partie de l’entreprise en 2011, l’entreprise acheta alors pour trois milliards d’euros une société minière dont les concessions s’avérèrent épuisées, ou inexistantes. Un fiasco, doublé de solides rumeurs de malversations, aussitôt masqué par une «omerta» politique à droite comme à gauche, compte tenu du peu d’empressement des élus à voir remise en cause la manne de l’atome. Anne Lauvergeon, l’ex patronne au cœur de l’affaire, n’a pas été pour rien «sherpa» de François Mitterrand à la fin de son second quinquennat puis, plus récemment, présidente du conseil de surveillance du journal «Libération», poste qu’elle a quitté en février 2014.

La clé de l’avenir à priori radieux, dans l’hexagone, de cette technologie à hauts risques est l’analyse que font les dirigeants français du futur paysage énergétique mondial, dans l’optique de la réduction contraignante des émissions de gaz à effets de serre d’ici à 2050 que François Hollande espère bien faire entériner lors de la COP 21, la grande conférence Paris-Climat de décembre prochain. Pour les experts d’EDF ou d’Areva – d’autant plus actifs que les écologistes français sont aujourd’hui politiquement marginalisés – l’atome est la seule issue possible pour atteindre les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique et de «décarbonisation de l’économie», tout en étanchant la soif énergétique des pays émergents. «Très peu d’autres scénarios (8 sur 1200) permettent de contenir la hausse des températures à 2 °C» affirme, sans surprise, une note de la Société Française d’énergie nucléaire citée par l’actuel gouvernement. Avec deux pays principaux dans le collimateur: l’Inde et la Chine, où le charbon assure encore aujourd’hui respectivement 80 et 70% de la production électrique.

L’argument, bien sûr, a des incidences stratégiques, en termes de prolifération nucléaire. La France n’est pas pour rien régulièrement pointée du doigt par les Etats-Unis, son principal concurrent dans ce secteur. Sauf que Pékin, comme New Delhi, ont déjà l’arme atomique, affirme-t-on à Paris. Les pertes financières abyssales d’Areva, et les protestations récurrentes autour du cimetière nucléaire de la Hague, ou de la fermeture promise de la centrale de Fessenheim (frontalière de la Suisse) pèsent en somme bien peu face à la raison d’Etat.

Pour les experts français, l’atome est le seul moyen d’atteindreles objectifs de «décarbonisation de l’économie» mondiale

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