«En France, les investisseurs privés ont souvent fait preuve de frilosité»

Capital-risque En visite en Suisse les 15 et 16 avril, François Hollande se focalisera sur l’innovation

L’historien Tristan Gaston-Breton montre pourquoi en France, investissement rime avec argent public

Lorsque François Hollande visitera l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) jeudi 16 avril, cette équation sera au cœur des discussions. En France, les deux tiers des investissements destinés à financer la recherche et l’innovation proviennent de fonds publics, prêtés aux entreprises, laboratoires et start-up. En Suisse, la proportion est inverse.

Pourquoi une telle distorsion entre deux pays voisins? Le fait que le président français semble vouloir davantage étudier l’exemple suisse prouve-t-il que cela peut et doit changer? Historien des entreprises et de l’économie, Tristan Gaston-Breton vient de publier un ouvrage* sur la Banque publique d’investissement (BPI France), filiale de la Caisse des dépôts et consignations et bras armé de l’Etat français, créée en 2012 sur la base de regroupement de plusieurs agences spécialisées dont l’Agence nationale de valorisation de la recherche (Anvar). 12,5 milliards d’euros de crédits au secteur privé ont été accordés par la Banque publique d’investissement en 2014, dont un milliard consacré à l’innovation, à travers plus de 4500 entreprises. Tentative d’explication de ce fossé culturel et économique franco-suisse.

Le Temps: Le recours à l’investissement public pour financer l’innovation est typiquement français. Quelles en sont les raisons?

Tristan Gaston-Breton: Il y a d’abord des raisons historiques. La France, ne l’oublions pas, est un pays de plans à grande échelle. L’innovation n’y était pas le fait de petites structures, mais de grandes entreprises, destinées à s’insérer dans un plan de modernisation du pays conçu par l’administration. Il fallait par conséquent mobiliser des moyens massifs. D’où le recours au financement public. Et cela a fonctionné: l’Agence nationale de valorisation de la recherche a fait, avec le soutien de la Caisse des dépôts et consignations (qui gère les participations de l’Etat Français), un très bon travail d’accompagnement des laboratoires et des ingénieurs français. Une forme de capital-risque public a émergé.

– L’exemple suisse démontre que le financement privé est, aujourd’hui, sans doute plus adapté aux besoins des start-up. Cette prise de conscience a-t-elle lieu en France?

– Dans l’Hexagone, les investisseurs privés ont souvent fait preuve de frilosité. L’appétit au risque des banques, par exemple, y est traditionnellement très limité. Et pas seulement à cause de la crise financière récente. Les banquiers français connaissent tous la doctrine «Germain», du nom du banquier lyonnais Henri Germain qui, en 1882, a préconisé la séparation stricte des activités de banque de dépôt et de banque d’investissement. La culture du risque n’est pas du tout la même dans nos deux pays. Même si, preuve que les choses sont en train de changer, la Banque publique d’investissement s’installe aujourd’hui dans la Silicon Valley pour y accompagner les start-up françaises. Cela aurait été impensable voila quelques années seulement.

– Cette manne publique française est-elle bien utilisée?

– L’exemple de BPI France montre que de gros efforts ont été faits. Cette banque publique d’investissement s’efforce de constituer des tours de table, et d’obtenir les meilleurs effets de levier. Souvent, l’opérateur public met en place de vrais partenariats avec des sociétés de capital-risque. La question qui se pose est plutôt de savoir si ce dispositif ne préempte pas les investissements privés, s’il ne crée pas des effets d’aubaine, s’il n’accoutume pas trop les ingénieurs français à la dépense publique. C’est là que l’exemple suisse peut être intéressant. Car tout le monde l’admet: l’argent privé doit embrayer. En ce sens, l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne peut être une source d’inspiration.

* «Servir l’Avenir, un siècle de Banque publique» (Ed. Tallandier)

«La culture du risque n’est pas du tout la même dans nos deux pays»