Analyse

La France ne pourra pas éviter le Frexit

La divergence entre les pays anglo-saxons et la France et le fossé entre les élites et le peuple ont des causes très profondes. Les pistes de redressement de l’Hexagone supposent une analyse philosophique et historique autant qu’économique, selon l’économiste Christian Saint-Etienne

Le monde politique et médiatique français ne parle que des primaires et du candidat susceptible d’affronter Marine Le Pen au deuxième tour des présidentielles. Les Français ont-ils besoin en priorité d'un conflit d’egos ou de la liberté de faire des affaires sans être assommé par des impôts et des règlements? Cette bataille d’élites se finira mal, avance l’essayiste français Christian Saint-Etienne, dans un petit ouvrage à forte teneur culturelle et historique («Relever la France, Etat d'urgence», Odile Jacob, 146 pages, 2016). A lire bien avant de passer, si nécessaire, aux ouvrages des candidats aux primaires.

Non, tout ne se vaut pas

Le professeur d’économie analyse le Brexit comme «la prééminence de l’histoire-légende (l’héritage culturel et politique) sur la construction bureaucratique de Jean Monnet». Son choix des mots mérite à lui seul le détour. Pour l’auteur, le même risque d’exit émerge en France. Mais il est d’avis que «le Frexit ne sera pas une sortie de la France de l’Union européenne, mais un divorce violent entre le peuple et les pseudo-élites. On ne peut sans limite remettre en cause la méritocratie, la recherche de l’excellence dès l’école et dans la vie publique, et la citoyenneté qui ne peut tolérer le communautarisme».

Ce livre est en effet aussi bien un débat sur les valeurs et la modernité, qu’une analyse économique et politique. Le tout en 146 pages. Christian Saint-Etienne rejette le défaitisme et l’attitude du «tout se vaut». Il plaide au contraire pour une hiérarchie des valeurs. Il combat les «droits à avoir» entendus dans les rangs socialistes pour en revenir à une société fondée sur des «droits d’être», sur la responsabilité individuelle et sur la valeur du travail.

Libéral, Christian Saint-Etienne ? Non, sans doute. Ses remèdes sont par trop dirigistes et sa foi en un Etat stratège décidément tenace, malgré l’échec des politiques industrielles.

Rousseau, l'omniprésent

Son approche historique est nécessaire pour comprendre le déclin de l'ex-grande nation. Le refus de la France d’affronter la modernité, à l’inverse des pays anglo-saxons, remonte au 17ème siècle et à la révocation de l’édit de Nantes, laquelle a conduit à l’émigration de 300 000 huguenots. A cette époque, le Royaume-Uni définissait les droits des citoyens, encourageait les innovations et développait la classe d’artisans. La divergence de destins pouvait commencer.

Le fossé entre les élites et le peuple est également très ancien, comme le montre un auteur sans pitié pour un rousseauisme omniprésent. Ce dernier privilégie la volonté générale à la responsabilité individuelle et conduit à une multitude de demandes d’interventions de l’État. «La volonté générale transcendante et inconnaissable par le peuple est le principe organisateur de notre débilité collective», commente l’auteur.

Innover en France, produire ailleurs 

Christian Saint-Etienne, qui a publié «La France 3.0» (2015) et «L’iconomie pour sortir de la crise» (2013) constate qu’il y a 16 000 start-up dans la Sillicon Valley mais seulement 3000 en Île de France. Le capital-risque a atteint 59 milliards de dollars aux Etats-Unis, 1,8 milliard d'euros en France. Pourtant il croit en une amélioration grâce à une politique d’État stratège.

L'économiste voudrait, par exemple, obliger les fonds de pension à investir 10 % des placements en capital-risque pour financer les start-up. La France est un vivier d’innovation, mais l’industrialisation se fait hors du pays. Est-ce faute d’un soutien étatique ou d’un climat défavorable aux affaires ?

Etonnamment, ce défenseur des nouvelles technologies refuse ni plus ni moins que de «continuer de laisser se développer des entreprises comme Uber et Airbnb». Ces entreprises se développent en vertu de leurs avantages non pas technologiques, mais sociaux et fiscaux, à son avis. L’ubérisation ne serait que «le stade ultime et contestable de l’économie collaborative marchande».

Un programme «centriste»  

Les propositions économiques, destinées à tout candidat de droite ou de gauche qui ne soit pas extrême, nous étonnent parfois par leur modestie. On y trouve à boire et à manger. Le passage aux 36 heures n’a rien de révolutionnaire, ni la suppression de l'impôt sur la fortune. D’autres idées sont plus audacieuses comme l’interdiction des déficits de la sécurité sociale et la réduction de la dépense publique à 45 % du PIB (57 % actuellement). L'ajustement se ferait par une réduction annuelle des emplois publics de 30 à 35 000. L’étendue de l'assainissement public doit être relativisé. Entre 1990 et 2014, l’emploi public est passé de 4,26 millions à 5,41 millions, soit une hausse de 1,16 million.

L’auteur critique la politique européenne actuelle: «La méthode communautaire bureaucratique, apatride et méprisante pour les peuples est morte». Le prochain référendum italien de cet automne devrait le confirmer.


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