Ils ont tenté d’ouvrir une brèche de transparence. Mais celle-ci s’est aussitôt refermée. L’aval donné, mardi 29 septembre, par les députés et les sénateurs à la nomination de François Villeroy de Galhau à la tête de la Banque de France, prouve que le signal d’alarme tiré deux semaines plus tôt par plus de 150 économistes n’a pas été pris au sérieux par les législateurs français.

Haut fonctionnaire respecté, ancien proche collaborateur de Dominique Strauss Kahn au ministère des finances à la fin des années 1990, cet héritier d’une grande dynastie franco-allemande (le groupe Villeroy & Bosch) est aussi le numéro trois sortant du premier groupe bancaire français BNP Paribas, dont il a démissionné en avril pour travailler sur un rapport consacré à l’investissement en France. Sa nomination à la tête de la Banque de France, dont l’actuel gouverneur Christian Noyer achève son mandat le 31 octobre, est donc acquise. Sans que la question d’un possible conflit d’intérêt posée par les experts n’ait été vraiment étudiée au-delà de quelques interrogations sonores. «J’ai mes limites comme chacun, mais je suis un homme libre et je suis un homme droit, a répliqué l’intéressé, interpellé surtout par les élus de la gauche radicale. Je déciderai de ce que je crois bon pour mon pays et l’économie".

La lettre des économistes inquiets soulevait pourtant la situation française où la consanguinité entre la haute fonction publique et le milieu des affaires est un problème récurrent. «Il est totalement illusoire d’affirmer qu’on peut avoir servi l’industrie bancaire puis, quelques mois plus tard, en assurer le contrôle avec impartialité et en toute indépendance «affirmaient-ils, regrettant «qu’à l’expertise et à la promotion interne", François Hollande ait préféré «un ancien banquier, énarque et inspecteur des finances «connu pour être proche de lui. Diplômé de Polytechnique et de l’ENA, le prochain patron de la Banque de France est en effet l’archétype des dirigeants français issus d’un cercle très fermé.

«Je n’ai aucun doute sur son intégrité, mais les questions posées sur sa nomination étaient légitimes confirme au Temps un ancien haut responsable des Finances françaises. Le non-renouvellement des élites hexagonales se confirme une fois encore". L’actuel patron de la Banque d’Angleterre, le Canadien Mark Carney, nommé en 2012, avait travaillé chez Goldman Sachs avant de diriger la Banque du Canada, mais n’était pas un pilier du sérail bureaucratique londonien. Le patron de la Bundesbank, Jens Weidmann, ancien conseiller économique d’Angela Merkel avait pour lui sa jeunesse (42 ans) lors de sa nomination à Francfort en mai 2011. Dans les deux cas, une forme d’ouverture avait prévalu.

L’actualité financière et judiciaire française a, en plus, ces derniers jours, fournit un autre exemple jugé inquiétant par les détracteurs des conflits d’intérêts. Le patron du groupe bancaire BPCE, François Pérol, lui aussi énarque et inspecteur des finances – la voie royale – a été relaxé par les juges qui ont estimé que son parachutage direct en 2009, de l’Elysée de Nicolas Sarkozy à la tête du groupe bancaire, n’avait pas enfreint la loi. La justice a donc tranché. Mais la question demeure posée: «La France est gouvernée par une noblesse d’État formée, et même formatée, dans une école spécifique regrettait récemment l’économiste Patrick Aulnas. Coupée de la société civile, cette caste maîtrise parfaitement les rouages complexes de l’administration et des institutions républicaines".

Preuve de cette tendance lourde, plusieurs nominations effectuées par François Hollande depuis le début de son quinquennat ont suscité la controverse. Son actuel bras droit à l’Elysée et ami de longue date, Jean-Pierre Jouyet, avait été nommé dès sa prise de fonction, en juillet 2012 à la Caisse des dépôts et consignations, chargée de gérer l’épargne nationale. Il y a ensuite été remplacé en avril 2014 par celui qui occupait avant lui le poste de Secrétaire général de la présidence, Pierre-René Lemas. Tous deux sont des anciens de l’ENA, promotion Voltaire (1980), comme le Chef de l’Etat français. «Une décision de monarque, «avaient alors regretté les syndicats de l’institution. La nomination à la Banque de France n’en a pas moins, un an et demi plus tard, suivi le même scénario.