Collège de France contre Banque de France? A une journée d’intervalle, les interventions de l’économiste Philippe Aghion, membre de la prestigieuse académie, et du gouverneur de la Banque centrale, François Villeroy de Galhau, ont bien résumé le débat sur le plan «France Relance» de 100 milliards d’euros, présenté par le gouvernement le 3 septembre.

Le premier, connu pour avoir inspiré le programme économique présidentiel d’Emmanuel Macron, s’exprimait dimanche aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence. Son credo? Gare à une mise en œuvre trop étatiste et inefficace de ce plan, financé à hauteur de 40 milliards sur fonds européens, et destiné avant tout à stimuler l’offre, via une baisse des impôts de production sur les entreprises et une forte proportion «d’investissements d’avenir», en particulier dans le numérique et la transition écologique.

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«Trop s’appuyer sur l’administration risque de conduire à de graves erreurs d’appréciation, a averti Philippe Aghion. Il serait plus judicieux d’appliquer une formule qui a fait ses preuves aux Etats-Unis ou en Allemagne: celle de comités de pilotage sectoriels confiés à des binômes entrepreneurs-universitaires. Ils devraient rendre des comptes. Mais ils bénéficieraient d’un avantage: pouvoir s’affranchir de la tutelle administrative toujours pesante en France.»

Le plan «France Relance», qui sera débattu au parlement à partir du début d’octobre avec le projet de loi de finance 2021, est supposé s’appuyer sur un réseau de hauts fonctionnaires dédiés, déployés dans les préfectures à partir de l’hiver. Son objectif est de ramener, fin 2022, la richesse nationale au niveau de 2019. Le PIB français s’élevait, avant la pandémie, à 2425,7 milliards d’euros, en croissance de 1,5% par rapport à 2018.

Récession moins forte que prévu?

Le gouverneur de la Banque de France, lui, mise sur une reprise encore timide, mais plus forte que prévu, pour rallumer la machine économique française. Une argumentation nourrie par les projections économiques de son institution présentées lundi. La Banque centrale mise sur une croissance pour le troisième trimestre de 16%, contre -13,8% au deuxième trimestre. L’année 2020 s’achèverait donc par une récession moins forte que prévu: -8,7% contre -10,3% initialement anticipés. Mieux: 2021 pourrait voir une augmentation de 7,4%, suivie d’une croissance plus modeste de 3% en 2022.

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«Nous devrions retrouver en moyenne le niveau d’activité pré-covid au premier trimestre 2022», a anticipé François Villeroy de Galhau dans un entretien au Monde. Résultat: la priorité sera, d’ici là, la stabilité fiscale, indispensable pour ramener la confiance chez les ménages et les entrepreneurs: «Elle serait véritablement nouvelle en France. C’est le meilleur moyen de redonner de la prévisibilité aux ménages comme aux entreprises», ont confirmé, lundi, les économistes de la Banque de France.

Privilégier le secteur numérique

Qu’en déduire? Que le plan «France Relance», et ses 100 milliards d’euros, jugé «bien positionné» par François Villeroy de Galhau, devra sans doute être affiné lors de son examen par le parlement. Outre sa remarque sur les possibles pièges de sa mise en œuvre, Philippe Aghion a également plaidé pour une augmentation des ressources dédiées aux investissements dans le numérique (7 milliards d’euros prévus). «Ce secteur doit occuper plus de place. Son effet multiplicateur est, de loin, le plus important.»

Autre réorientation souhaitable selon Philippe Aghion: «Accorder aux très petites entreprises (TPE) plus que les 3 milliards prévus. Dix milliards seraient le bon chiffre.» Une proposition qui cadre, cette fois, avec l’analyse de la Banque de France: «Il faut être capable de mobiliser des fonds propres pour les TPE et les PME, reconnaît François Villeroy de Galhau. Nous estimons que ce besoin est de l’ordre de 10 à 20 milliards d’euros.»

Le calage de «France Relance» ne fait donc que commencer. Le premier ministre Jean Castex a d’ailleurs exhorté lundi les entreprises à signer «massivement» des accords de réduction de l’activité afin de préserver «l’emploi et les compétences», objectif «premier» de cette manne de 100 milliards.