Expansion

La France se révèle complexe pour les PME romandes

Les sociétés qui veulent se développer dans le pays voisin, que ce soit pour y produire ou pour y vendre, sont confrontées au choc du droit du travail. A tel point que, parfois, elles franchissent les limites de la légalité. Certaines sociétés, comme QoQa, regrettent d’avoir choisi la France comme premier marché pour s’internationaliser

«La législation française est tellement compliquée avec les travailleurs que j’ai fraudé. Ou plutôt, j’ai un peu franchi la limite en inscrivant mes collaborateurs sur le territoire suisse, alors que la majorité de leur activité se situe en France voisine. Mais je ne voyais pas comment faire autrement.»

Ce patron vaudois, qui apporte un témoignage anonyme, n’est pas un cas isolé. Il rejoint l’impression générale que la France est compliquée pour les PME suisses, surtout du point de vue du droit du travail. Pourtant, que ce soit pour la proximité géographique ou culturelle, même si les exportations helvétiques pour la France ont dégringolé en août (baisse de 21% selon l’Administration fédérale des douanes), l’attrait subsiste. «C’est vrai que la visibilité n’est pas bonne à moyen terme, mais l’intérêt des entreprises romandes n’a pas diminué, si l’on en croit les sollicitations qui nous parviennent. Nous avons réalisé 428 entretiens individuels avec des entreprises romandes sur le premier semestre 2013», indique Sylvain Jaccard, responsable romand de Switzerland Global Enterprise, organe de la Confédération dont une des trois missions est la promotion des exportations.

Si l’on s’en tient aux exportations, en décortiquant les chiffres de l’Administration fédérale des douanes, la France apparaît comme le deuxième pays d’exportation pour les cantons romands, avec 6,05 milliards de francs en 2012, derrière les Etats-Unis. Et la proximité joue un rôle important, car pour Genève par exemple, la France constitue le partenaire privilégié avec 2,47 milliards.

Pour le site d’e-commerce QoQa, la France est devenue le premier pays d’expansion, «pour les facilités de la langue», explique Pascal Meyer, fondateur de la PME vaudoise. «Au début, c’était la galère, nous avons dû changer beaucoup de choses et notamment mettre une équipe sur place», explique le Jurassien d’origine. La filiale de Bordeaux compte 7 collaborateurs et n’est pas encore rentable. «Nous sommes toujours en phase d’investissement. Le problème du marché français pour ­Internet, c’est la maturité. C’est la jungle des sites d’e-commerce – on en dénombre plus de 100 000 – et c’est donc difficile d’obtenir une certaine visibilité», poursuit-il.

Etablir une filiale, c’est aussi le pas qu’a franchi Thomas Büchi avec sa société Charpente Concept à Perly (GE). C’était en 1999 déjà. «Nous nous étions fait aider par un cabinet d’avocats, se souvient-il. Pour les assurances, les questions de responsabilité civile, c’est absolument indispensable d’avoir pignon sur rue dans notre métier.» Même si la succursale du spécialiste de structures en bois, à qui l’on doit par exemple le refuge du Goûter au Mont-Blanc, ne compte que trois collaborateurs, elle lui facilite la vie. «Ne serait-ce que pour le calcul des normes dans le bâtiment ou pour pouvoir postuler lors des concours», poursuit le patron, qui réalise aujourd’hui 35% de son chiffre d’affaires de l’autre côté de la frontière.

Pour Thomas Büchi, le choix de la France, plutôt qu’une expansion outre-Sarine, n’était par contre pas une question de langue. «Je parle couramment le suisse-allemand, mais entrer dans un projet à Zurich, c’est beaucoup plus compliqué. Nous avons en Suisse alémanique une image, bien qu’erronée, de paresseux.» Céline Renaud, cofondatrice de JMC Lutherie dans la vallée de Joux, arpente les salons des hôtels parisiens pour faire découvrir les soundboards de la PME, ces haut-parleurs en épicéa qui ont tiré la croissance de la société l’an dernier (+40%): «La France, c’est à côté et surtout, quand nous communiquons sur le bois du Jura, cela plaît.»

Mais traverser la frontière nécessite quand même quelques adaptations culturelles. Parmi les précautions d’usage et pour mieux se faire accepter dans l’Hexagone, le patron de Charpente Concept a ainsi pris un deuxième numéro de portable, avec un indicatif français. La hiérarchie au sein de l’entreprise y est davantage marquée notamment. «Les Suisses sont en général plus conscients que la culture entre les deux pays est différente, souligne Romain Duriez, directeur de la Chambre France-Suisse pour le commerce et l’industrie (CFSCI). Ici, les affaires se font davantage par réseau, par exemple via le référencement d’anciens clients. Il faut apporter un maximum de sécurité aux interlocuteurs alors qu’en France, les choses sont peut-être plus directes.»

Plus directes, mais pas plus simples, à écouter Olivier di Natale: «Quand vous approuvez un contrat, vous devez parapher chaque page avec vos initiales, et même celle où vous signez!» Si l’anecdote le fait sourire aujourd’hui, elle masque aussi le désarroi du fondateur du Passeport Gourmand avec sa société vaudoise GeneralMedia. «Pour lancer mon produit en France, j’ai été obligé de créer une structure mais c’était une catastrophe. Ils ne font rien pour vous aider. Aujourd’hui, cette société fille se résume à une boîte aux lettres à Archamps», explique le dirigeant, irrité par la complexité de la gestion du personnel sur territoire français.

Pour la société qui veut échapper à cet imbroglio légal, et ne veut donc pas créer de succursale, il existe la possibilité de la représentation fiscale, comme l’illustre Norbert Soulis, du bureau d’expertise et d’audit Mazars à Annecy: «Par exemple, nous avons le cas d’une société vaudoise, uniquement active sur le marché européen, qui fabrique en Italie et vend ses produits en France. Notre bureau agit en tant que représentant et nous lui remplissons ses déclarations fiscales afin qu’elle soit en conformité, également du point de vue des droits de douane.»

Le plus grand problème? Assurément celui du personnel, comme le relèvent bon nombre de patrons. «Même la toute nouvelle loi de la sécurisation du 14 juin 2013 apporte un mini-assouplissement, par exemple dans la gestion des délais des licenciements économiques, elle rajoute des couches de règles à un droit qui est toujours plus complexe», explique Patrick Morvan, professeur de droit social à l’Université Panthéon-Assas à Paris. Ce dernier estime même que ces réformes vont encore accroître les contentieux en France.

Ce n’est donc pas un hasard si l’entreprise fribourgeoise Pavatex, en établissant son usine à Golbey dans les Vosges, a tout fait pour rester en dessous de 50 collaborateurs et ainsi éviter l’obligation de former un comité d’entreprise (lire ci-dessous). «Aucun collaborateur n’est engagé sans avoir d’abord fait ses armes en Suisse, explique pour sa part Thomas Büchi. Mais au final, en France, vous vous retrouvez quand même rongé par les charges et avec un jour de travail en moins dans la semaine (il fait ici référence à la semaine de 35 heures, ndlr).» Le directeur romand de Switzerland Global Enterprise confirme que cette image de lourdeur administrative est bien présente. «C’est pourquoi, souvent, les sociétés suisses ont recours à des partenaires français. Elles évitent ainsi toutes les questions liées au droit du travail, parfois complexes quand on veut créer une filiale», complète Sylvain Jaccard.

Consciente de ces difficultés et de la «peur des syndicats» parfois, la CFSCI souhaite davantage aider les entreprises helvétiques qui veulent se tourner vers l’Hexagone. «Nous avons déjà mis des actions en place, en nous rapprochant notamment de l’Union suisse des arts et métiers, affirme son directeur. Depuis le début de l’année, nous enregistrons déjà ­davantage de demandes dans ce sens. Par exemple, nous aidons une entreprise vaudoise active dans le secteur médical pour surveiller les appels d’offres dans les marchés publics français. Nous ­accompagnons également une start-up du PSE afin qu’elle trouve des ­partenaires français, comme des offices du tourisme, pour implémenter leur application pour smartphone.» Le Forum d’affaires franco-suisse, qui se tiendra les 25 et 26 septembre à l’hôtel Starling à Genève, à côté de Palexpo, doit aussi permettre de répondre aux interrogations pratiques des PME et start-up.

Parmi les branches demandeuses, figurent principalement les machines-outils et les biens d’équipement pour l’Ile-de-France et la Région Rhône-Alpes. «L’intérêt est également marqué pour toutes les entreprises qui touchent aux questions énergétiques, les cleantechs et la gestion des déchets. Enfin, la rénovation des bâtiments offre également des opportunités de l’autre côté de la frontière», souligne Sylvain Jaccard.

Un sentiment partagé par Eric Valette, directeur général de Planet Horizons Technologies. Cette société sierroise propose une technologie innovante de traitement de l’eau Aqua-4D par champ électromagnétique dans trois domaines: la prévention de l’entartrage, de la corrosion et du développement bactérien dans le secteur du bâtiment; la production animale et l’irrigation. «La France représente notre deuxième marché d’exportation, avec quelque 10% des ventes et des partenaires dans chaque secteur, derrière Israël. A fin septembre, une personne créera sa propre structure de distribution pour nos produits dans ce pays avec une priorité mise sur le secteur du bâtiment.» Encore en phase d’investissement, la PME valaisanne attend une forte augmentation de ses ventes à partir de l’année prochaine. Afin de réduire ses coûts, elle va notamment faire fabriquer la partie électronique de ses systèmes en France dès 2014. «C’est de ce pays que nous avons reçu la meilleure offre pour ces produits très techniques et qui nécessitent donc relativement peu de main-d’œuvre. Dans notre cas précis, il s’est donc révélé compétitif.» Les autres éléments mécaniques du système (tubes insérés dans les circuits d’eau) restent quant à eux produits en Suisse.

Si, pour certains, l’heure est à l’expansion sur sol tricolore, dans les services informatiques par exemple, pour d’autres, l’heure de la France est déjà passée, comme en témoigne le fabricant de machines-outils Schaublin Machines à Bévilard (BE). Et pas seulement en raison de la cherté du franc. «La disparition de l’industrie est marquée dans ce pays, explique Rolf Muster, directeur général de la société. Et pourtant, nous avons vendu de très nombreuses machines par le passé. Nous réalisions une vente sur cinq en France alors qu’aujourd’hui, ce marché représente 1,5% de notre chiffre d’affaires.» Et le producteur du Jura bernois de se tourner radicalement vers les pays du BRIC, la Russie en tête. «C’est vrai que pour des questions de diversification des taux de change, nous encourageons les entreprises à sortir de la zone euro, en s’intéressant à des pays comme la Pologne», relève Sylvain Jaccard.

De son côté, QoQa n’envisage pas d’abandonner le marché français, car l’investissement serait perdu, mais par contre, si c’était à refaire, l’Hexagone ne ferait plus partie de ses plans. Il choisirait vraisemblablement d’autres pays en Europe pour son expansion. «Des pays du nord, comme la Norvège ou le Danemark, se révèlent très intéressants, car ils ont à la fois le côté «geek» et du pouvoir d’achat, mais ne connaissent pas cette pléthore de sites internet en tous genres.» Lot de consolation: QoQa prévoit toutefois d’atteindre la rentabilité sur sol français dès le début de l’année prochaine.

Pour Schaublin Machines, l’heurede la France est bel et bien révolue

«Aujourd’hui,

cette société fille

se résume à une boîteaux lettresà Archamps»

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