Rarement le premier jour de cotation d'une valeur aura été entouré d'une attention aussi soutenue. Au vu de la défiance rencontrée ces derniers mois à l'égard des valeurs technologiques, une tension toute particulière entourait mardi l'entrée en Bourse d'Orange. Le prix de l'action de la filiale de téléphonie mobile de France Télécom a été finalement fixé à 10 euros (15 fr. 40) par titre pour les investisseurs institutionnels, avec un rabais de 0,5 euro pour le grand public. C'est à ce dernier prix de 9,5 euros que l'action Orange a commencé à être échangée par les intervenants, valorisant la totalité de la filiale mobile à 46,25 milliards d'euros.

Le prix retenu se situe donc tout en bas de la fourchette indicative de 9,50 à 11 euros qui avait été prévue. France Télécom avait tout d'abord défini le 22 janvier une fourchette de prix de 11,5 à 13,5 euros pour l'action Orange, qui valorisait sa filiale entre 55,2 et 64,8 milliards d'euros, soit déjà moins que les attentes des analystes, qui avaient estimé la filiale entre 65 et 87 milliards d'euros au début de l'année. Mais ce premier prix volontairement attractif n'avait pas suffi à faire décoller l'offre. Sous la pression des investisseurs, France Télécom avait finalement rabaissé mercredi dernier la fourchette de prix d'Orange entre 9,50 et 11 euros.

Besoin d'argent frais

Michel Bon, PDG de France Télécom, a reconnu à quelques heures des premiers échanges de l'action Orange avoir songé à reporter l'entrée en Bourse de sa filiale mobile, avant de diminuer le prix de l'action. «Nous y avons pensé […] La question qui s'est posée à nous en début de semaine dernière était de savoir si nous devions nous arrêter ou si, en modifiant la fourchette de prix, nous avions une chance de réussir. Ce qui nous paraissait assez clair au début de la semaine dernière, c'était que si nous ne faisions ni l'un ni l'autre, alors probablement les risques d'échec devenaient très importants», a-t-il expliqué.

La décision du patron de France Télécom répondait à une équation difficile: réussir à séduire des investisseurs chahutés par les soubresauts des technologiques, tout en ne se déjugeant pas sur le prix payé pour acquérir l'opérateur mobile britannique Orange, et en parvenant à récolter l'argent frais espéré par cette introduction en Bourse. Un flux de capitaux nécessaire, quand on sait que l'opérateur doit obligatoirement racheter une partie de ses propres actions.

En effet, Michel Bon a convenu avec Vodafone, ex-propriétaire d'Orange, d'un paiement en cash et en actions. L'opérateur britannique détient actuellement 9,9% du capital de France Télécom, qui doit impérativement en racheter la moitié d'ici au 31 mars, au prix initialement fixé de 7 milliards d'euros et l'autre moitié avant le 31 mars 2002. Si la levée de fonds réalisée (via l'entrée en Bourse) n'avait pas été concrétisée, l'opérateur français aurait dû emprunter aux banques. A un taux d'intérêt certainement élevé, au vu de la dette de France Télécom, qui se monte actuellement à 60 milliards

d'euros.

Succès des obligations

L'opérateur devrait engranger grâce à cette vente 6,3 milliards d'euros. Si l'option de surallocation est exercée, ce montant pourrait atteindre 7,2 milliards. A cette levée de fonds s'ajoute le fruit de l'émission d'obligations échangeables dans les deux ans en titres Orange. Cette émission, pour laquelle la demande a dépassé de huit fois l'offre, fera rentrer dans les caisses de l'opérateur 2,7 à 3,1 milliards d'euros, en cas d'exercice de l'option de surallocation. Au total, l'opérateur français pourrait lever entre 9 et 10,3 milliards d'euros. A comparer aux 11 à 13 milliards attendus.

Après le revers subi en novembre dernier par l'espagnol Telefonica, dont la filiale de téléphonie mobile Telefonica Moviles avait été introduite quasiment au plus bas de la fourchette de prix, les premiers pas d'Orange se voulaient un test important pour le secteur des télécommunications. Au second semestre, le hollandais KPN et British Telecom comptent, à leur tour, introduire en Bourse leurs filiales mobiles afin d'assurer leurs besoins de financement, la course aux licences UMTS (téléphonie mobile de la troisième génération) ayant laissé une facture énorme. Orange doit, pour sa part, assumer le coût des licences contractées en Allemagne et en Grande-Bretagne, soit les deux pays où les enchères ont atteint les niveaux les plus élevés.

Mauvais augure

Un test mitigé au vu de la performance du titre Orange, qui affichait à la clôture de la Bourse une baisse de 1,05%, à 9,40 euros. Une performance très décevante, relevait un spécialiste. «Si l'on compare avec toutes les introductions d'une ampleur similaire, sur les derniers mois, elles avaient toutes atteint un plus haut dès le premier jour, avec 7 ou 8% de hausse.» La difficulté d'établir précisément les coûts et les bénéfices à long terme de ces valeurs explique la défiance grandissante des investisseurs. «Ce n'est pas de très bon augure, les titres Orange que France Télécom conserve sont valorisés beaucoup moins chers, cela signifie que la valeur des actifs de France Télécom se dégrade, et donc que ses prêteurs seront de plus en plus exigeants», indiquait un autre analyste. De nouvelles inquiétudes en perspective pour Michel Bon, à peine remis d'une journée difficile sanctionnée par le verdict clair du marché.