En France, la toute-puissance nucléaire d’Areva est révolue

Industrie Le dossier Areva, géant plombé par 4,8 milliards d’euros de pertes en 2014, est prioritaire pour le gouvernement

L’avenir de la filière française passerait par le démantèlement de la société

«Le nucléaire a un avenir, c’est une force pour la France.» A l’Assemblée nationale mardi, le premier ministre français a fait vibrer la fibre atomique, en affirmant rechercher «les bonnes solutions». De quoi rassurer Philippe Knoche, le nouveau directeur général du géant nucléaire français Areva? Pas sûr. «A l’heure où s’engagent les discussions sur le COP21 (la grande conférence sur le climat de novembre 2015 à Paris) et où de nombreux pays se préparent à construire de nouvelles capacités nucléaires, la France peut-elle se priver de cet atout technologique?» écrivait ce dernier, sur le ton d’un appel au secours, le 30 avril dans Les Echos.

La réalité, il est vrai, justifie cette dramatisation tant la restructuration du géant nucléaire français apparaît inévitable. L’annonce, début mai, d’une suppression de 18% des effectifs mondiaux du groupe d’ici à 2017, soit environ 6000 postes sur 44 000, n’est en effet pas de nature à combler le gouffre financier des comptes 2014. 4,8 milliards d’euros de pertes pour un chiffre d’affaires de 8,3 milliards, alors que la masse salariale représente environ 3 milliards et que les seules pertes générées par les retards du chantier EPR d’Olkiluoto, en Finlande, dépasse les 4 milliards: «L’heure de vérité est sur le point de sonner», pouvait-on lire le 8 mai dans Les Echos. « Le champion français de l’atome n’échappera pas à une remise en cause […]. La stratégie du «trop peu, trop tard» a échoué.» Et le PDG d’EDF (Electricité de France), Jean-Bernard Lévy, d’ajouter ce mardi dans Le Figaro: «Aujourd’hui, Areva est dans une situation fragile. Il faut accepter de tout remettre à plat.»

Quel avenir, dès lors, pour un groupe au fond du trou financier, et dont la crédibilité industrielle a subi ces dernières années deux revers colossaux: le scandale du rachat en 2007, pour 1,8 milliard d’euros, de la société canadienne Uramin, dont les cinq mines d’uranium africaines se sont révélées stériles, et les problèmes de sécurité à répétition de la filière EPR (réacteur européen pressurisé), illustrés par les retards du chantier de la centrale française de Flamanville (Manche), de celui d’Olkiluoto, et de Hinkley Point au Royaume-Uni. Avec, pour cette dernière, la menace de poursuites judiciaires d’Areva devant la Cour de justice européenne, que l’Autriche s’apprêterait à saisir, dénonçant l’autorisation accordée par Bruxelles en septembre 2014 à cette centrale «la plus chère du monde», dont le coût est estimé à 31 milliards d’euros.

Pour la plupart des observateurs de ce feuilleton politico-industriel hexagonal, l’épilogue ne fait guère de doute: Areva sera tôt ou tard démantelé, ou en tout cas profondément remanié au profit de son client et rival historique EDF, opérateur des 19 centrales hexagonales et de leurs 58 réacteurs. EDF, dont le chiffre d’affaires 2014 est, à 73 milliards d’euros, presque dix fois supérieur à celui d’Areva, a déjà offert de reprendre un millier d’ingénieurs travaillant sur les réacteurs. Le PDG de l’électricien – dont l’Etat est actionnaire à 85%, contre 87% pour Areva – a aussi confirmé hier être prêt à reprendre l’activité de production des réacteurs «à un prix juste». Ce qui laisserait au géant nucléaire amaigri ses seules activités d’exploration, de production et de traitement de l’uranium. Un abandon pur et simple du modèle intégré sur lequel Areva fut créé en 2001, à l’issue du regroupement de Framatome, Cogema et CEA Industries. L’idée étant, à l’époque, d’en faire le vaisseau amiral du parc nucléaire mondial, avec pour porte-drapeau sa filière EPR et pour objectif de fournir en technologies nucléaires civiles les grands émergents comme le Brésil, l’Inde ou la Chine.

Du côté gouvernemental français, le dossier Areva est officiellement «à l’étude». Des «premières orientations» devraient être données avant l’été. Mais l’on voit mal comment, en période d’austérité budgétaire, l’Etat pourrait intervenir pour renflouer un groupe dont les activités sont, en plus, un sujet de litige incessant entre le Parti socialiste au pouvoir et les écologistes, avec lesquels l’Elysée ne veut pas rompre pour d’évidentes raisons électorales. Même si le soutien public à la filière nucléaire (85% de la production nationale d’électricité) est sans cesse réaffirmé, passer l’éponge sur les énormes erreurs de gouvernance d’Areva sous la présidence de l’ancienne conseillère de François Mitterrand, Anne Lauvergeon (1999-2011), aura du mal à passer à quelques mois du grand raout climatique qui se tiendra au Bourget, près de Paris, en novembre.

François Hollande doit donc défendre la filière, sans apparaître comme le défenseur d’un lobby nucléaire qui, ces dernières années, a multiplié les erreurs stratégiques. D’autant que depuis la tragédie de Fukushima en mars 2011, la donne européenne change, sous l’impulsion de la décision allemande d’abandonner l’atome au plus tard en 2022, voie aussi empruntée par la Suisse.

Un pays, en tout cas, semble être prêt à croire dans la renaissance du champion français de l’atome: la Chine. Au moment où le New York Times dressait, fin avril, un portrait accablant d’Areva, faisant un parallèle entre son naufrage financier et les nuages qui s’accumulent au-dessus de l’industrie nucléaire mondiale, deux groupes étatiques chinois, China National Nuclear Corporation et China General Nuclear Power, faisaient savoir leur intérêt pour entrer, si besoin, au capital d’Areva. Par exemple aux côtés d’EDF.

L’épilogue semble programmé: Areva sera tôt ou tard démantelé, ou en tout cas remanié