Réformes

«La France est une Formule 1 avec un moteur bridé»

Pour le patron des patrons français Pierre Gattaz, l’Hexagone ne doit pas seulement importer d’urgence les bonnes recettes économiques helvétiques, comme la formation duale. C’est un état d’esprit «suisse» que le prochain président de la République ferait bien d’adopter, sitôt élu en mai prochain

La Tour Eiffel perce majestueusement dans le ciel givré de l’hiver parisien. De son bureau, Pierre Gattaz dispose d’une vue panoramique sur une l’excellence urbaine française: le Champ de Mars, le Trocadéro, la Seine bordée de superbes immeubles haussmanniens. Notre conversation, en revanche, vire vite au réquisitoire.

Le président du Mouvement des entreprises de France (MEDEF) redoute, une nouvelle fois, de ne pas être entendu par les candidats à l’élection présidentielle. Les solutions, explique-t-il, sont pourtant à la portée du futur chef de l’Etat. A condition que ce dernier prête enfin attention aux réalités économiques. Et qu’il accepte de regarder ce qui se fait de bien hors des frontières de l’Hexagone, notamment en Suisse, dont il vante régulièrement les vertus. En exclusivité pour Le Temps, le premier patron de France revient sur ce «modèle suisse» dont son pays, selon lui, ferait bien de s’inspirer.

Le Temps: Vous faites régulièrement référence à la Suisse pour expliquer ce qui va mal en France, et ce qui pourrait facilement aller mieux. Est-ce juste une figure de style pour provoquer vos compatriotes et mettre les autorités au pied du mur?

Pierre Gattaz: Non. C’est un rappel de réalités simples, que je connais et dont la France ferait bien de s’inspirer davantage. Mon entreprise, Radiall (3000 salariés, spécialisée dans la fabrication d’équipements d’interconnexions) a des concurrents en Suisse, comme Uber & Suhner à Zürich. J’ai moi-même visité leurs usines, très automatisées, et examiné avec mes homologues les différences de taille entre le droit du travail français et helvétique, et la fiscalité. J’ai l’impression que demeure, en Suisse, cette envie d’entreprendre qui nous manque tant. J’apprécie également cette passion que la Confédération a pour l’industrie. Et l’intelligence de l’Etat qui ne se mêle pas sans cesse d’économie. Travail, entreprise, plein emploi… ces valeurs suisses me plaisent. Elles me parlent.

– Les présidentiables actuels sont-ils sur la même longueur d’onde que vous?

– Je n’en ai pas l’impression, et c’est dommage. Je vois combien les Suisses ont réussi à mettre l’innovation au cœur de leur stratégie économique. Chercheurs, investisseurs, industriels, employés… tout le monde est mobilisé. Qui connaissait, voici 20 ans, l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne? Qui peut l’ignorer aujourd’hui, vu son dynamisme? Je ne fais pas l’éloge de la Suisse sans raison. Je me base sur des cas concrets, comme votre système de formation duale en alternance. Je ne demande pas aux candidats à la présidentielle française de copier-coller ces bonnes pratiques helvétiques. Je les incite juste à enquêter, à faire une évaluation, à regarder ce qui fonctionne de l’autre côté de la frontière.

– Vous allez jusqu’à dire que les Suisses vous paraissent plus heureux au travail que les Français. Qu’en savez-vous?

– L’écosystème économique suisse est performant, c’est un fait. Et je n’ai pas l’impression que votre pays est, comme la France, englué dans la confrontation permanente. Cela peut vous paraître naïf, mais en tant que patron d’une entreprise familiale (Radiall a été fondé en 1952 par les frères Yvon et Lucien Gattaz. Le premier, père de Pierre, a lui aussi dirigé le patronat français dans les années 80) je suis convaincu que l’économie ne peut pas se concevoir sans hommes et femmes heureux. Alors que le «bolide» helvétique roule à pleine allure, la France est une Formule 1 dont on a bridé le moteur. Mon appel au futur président est simple: débridons ce moteur ensemble!

– La Formule 1 France peut-elle, demain, tourner de nouveau à plein régime?

– Nos forces économiques sont exceptionnelles. Ce qu’il faut, c’est penser autrement, avec cette humilité économique qui selon moi caractérise la Suisse. Nous avons connu dans les années 60-70, en particulier sous de Gaulle et Pompidou, les trente «glorieuses». Nous avons subi, depuis lors, les trente «piteuses». Il nous faut maintenant nous lancer dans les trente «audacieuses». Comment? En rompant avec les vieux dogmes intangibles, comme le Code du travail fort de trois mille pages que même l’ancien ministre socialiste de la Justice, Robert Badinter, a proposé de simplifier dans son rapport rendu voici tout juste un an. L’enjeu clef est la confiance.

Aujourd’hui, les chefs d’entreprise français n’ont pas confiance. L’éducation nationale doit comprendre, par exemple, que les gisements d’emplois de demain sont dans le secteur privé et que l’école a tout à gagner à mieux connaître la réalité des entreprises. Trop d’énergie est utilisé, dans notre pays, pour gérer et surmonter la complexité. Un énorme travail de simplification doit être fait. Le futur chef de l’Etat aura effectué un pas énorme s’il reconnaît d’emblée que l’entreprise, comme la défense nationale, n’est ni à gauche ni à droite.

– L’apprentissage à la «suisse» vous est cher. Mais vous n’êtes pas le seul à en parler. Tout le monde dit, en France, qu’il faut réhabiliter l’apprentissage, à commencer par le président sortant François Hollande. La révolution que vous appelez de vos vœux semble avoir eu lieu…

– Sauf que dans les faits, 80% d’une classe d’âge continue d’aller jusqu’au baccalauréat, alors que cela ne sert malheureusement à rien! Il ne faut pas seulement promouvoir l’excellence des filières professionnelles, il faut rompre avec l’actuel système de formation en vigueur. 300 000 emplois sont aujourd’hui non pourvus en France dans des secteurs comme la menuiserie, la charpenterie, la chaudronnerie, ou les métiers de bouche. L’apprentissage est l’ascenseur social de demain. Je cite souvent le cas de l’Institut Ferrandi, l’école française de gastronomie de Paris. Vous rencontrez là des anciens apprentis qui ont gravi tous les échelons. Que faut-il de plus pour que nos responsables politiques disent enfin, solennellement: «le baccalauréat» n’est plus le seul objectif pour nos enfants?

– Vu de Suisse, deux mesures symbolisent particulièrement le déphasage de la France avec la réalité du marché mondial du travail et du capital: les 35 heures hebdomadaires et l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Or le candidat de la droite, François Fillon, propose de les abroger. Vous dites bravo?

– Les 35 heures et l’ISF sont les deux poisons idéologiques de l’économie française. L’ISF en particulier relève d’un dogme aussi simple qu’absurde selon lequel «il faut faire payer les riches». Résultat: les gouvernements successifs ont, pendant longtemps, multiplié les niches fiscales et alimenté les écosystèmes de nos voisins suisses et belges. Voilà la France à laquelle il faut tourner le dos: celle du poison qui oblige à mettre en œuvre des anti-poisons. Arrêtons ces bêtises. C’est insensé. Car l’anti-poison a un coût souvent très élevé. Pour les 35 heures, notre position est d’arrêter d’en parler. Laissons les négociations se dérouler au sein des entreprises. Et en ce sens, la proposition de François Fillon me paraît intéressante. Ce dernier a eu l’intelligence et le courage de mettre le plein-emploi au cœur de sa campagne. J’applaudis donc.

Mais je ne ferme pas les yeux. La droite et l’entreprise, en France, ont souvent eu dans le passé des relations houleuses. François Fillon, je crois, a compris que notre faible croissance met désormais notre pays au pied du mur et qu’il faut libérer l’échange. Je dis cela avec sévérité pour les deux camps politiques: en France, la gauche est restée sur un nuage et la droite n’a pas fait le boulot que les entrepreneurs étaient en droit d’attendre de sa part.

– Vous votez Fillon, pas Macron?

– Le MEDEF examine les différents projets des candidats. Nous jugerons Emmanuel Macron, comme le candidat de la gauche, sur leurs propositions…

– Le marché unique européen est la cible de nombreuses critiques. La décision du gouvernement britannique de s’en retirer va, à coup sûr, relancer le débat en France sur le protectionnisme. Les entrepreneurs que vous représentez n’éprouvent-ils pas, eux aussi, ce ras-le-bol d’Europe?

– Sur le Brexit et les négociations qui s’annoncent avec Londres, notre recommandation est claire: ne rien gâcher, ne rien cacher et ne rien lâcher. Je crois pour ma part que la France a une carte à jouer si elle sait se montrer attractive. En même temps, le futur président français devra très tôt se saisir de deux dossiers communautaires très problématiques pour les entreprises.

Le premier est la fraude aux travailleurs détachés. Il faut rapidement appliquer les règles de concurrence et lutter contre les excès et les abus qui déstabilisent certains secteurs comme le bâtiment. Second dossier, contigu de celui-ci: l’accélération impérative de la convergence sociale et fiscale. On ne peut pas reste avec deux Europe: l’une trop chère, et l’autre qui passe son temps à concurrencer la première. Là encore, c’est du bon sens.

– Vous défendez donc toujours le projet européen?

– Si on libère l’énergie des entreprises françaises, celles-ci pourront partir à la reconquête de leurs parts de marchés perdues en Europe, mais aussi en Afrique ou en Chine. Je ne peux pas me résoudre à une France économique condamnée à la régression, ce qui arriverait si les propositions de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon étaient appliquées. Le Front national, comme Mélenchon, propose ni plus ni moins, dans une totale irresponsabilité, le vieux programme commun de la gauche. Mais qui le paiera?


En dates:

1959: Naissance à Boulogne-Billancourt

1983: Ingénieur Télécoms

1992: Reprend la direction de l’entreprise familiale Radiall

1999: Président du syndicat français des entreprises électroniques

2007: Intègre le comité exécutif du MEDEF

2013: Elu président du MEDEF

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