La France voisine a vécu un samedi «digne d’un week-end avant Noël»

Tourisme d’achat L’euro à un franc a poussé les Suisses à traverser la frontière pour faire les courses

A Etrembières, près d’Annemasse, un parking supplémentaire a été aménagé, samedi

Hélène, qui habite Confignon, a pour habitude de se rendre chaque samedi matin, vers 9h30, à l’Intermarché de Saint-Julien-en-Genevois. «Hormis pendant les fêtes de fin d’année, je me gare en général aisément. Mais ce matin, le parking est plein et il y a déjà des queues à la caisse», rapporte-t-elle.

Beaucoup d’automobiles, en effet, dont de nombreuses sont immatriculées en Suisse. Les craintes des représentants du commerce genevois se sont vérifiées. L’abandon du taux plancher entre le franc et l’euro et la quasi-parité ont poussé les consommateurs à faire leurs achats en France voisine. «Avec un taux de change aussi favorable, j’ai acheté plus que d’ordinaire. J’ai privilégié des produits cosmétiques car ils sont peu diversifiés chez nous, et plutôt chers. Mais je n’ai pas oublié le fromage et la viande», explique Hélène. Coût: 112,34 euros. «A Genève, j’aurais payé trois fois plus cher» indique-t-elle.

Dora et Alejandro, venus de Soral, se sont fait un petit plaisir en repartant avec des paquets de magdalenas (madeleines espagnoles). «On n’en trouve pas en Suisse et comme c’est cher, le nouveau change les rend abordables pour un petit budget comme le nôtre», disent-ils. Simon Bertolotti, le directeur de l’Intermarché, est injoignable, préoccupé semble-t-il par l’effervescence «digne des deux ou trois week-ends avant Noël», lâche une hôtesse d’accueil. Redoute-t-on une rupture de stocks? «Non, nous avons de la réserve et nous avons anticipé mais s’il le faut nous puiserons dans les magasins plus éloignés.»

Onze heures, devant le bâtiment Alliance de la technopole d’Archamps, Gregory Mermoud ressort du magasin Medias Loisir 74 avec son sac à dos «lourd comme une bibliothèque». «J’ai acheté Soumission de Houellebecq pour 21 euros, Charlotte de Foenkinos pour 18,50 euros, trois autres bouquins en poche mais aussi le CD de Christine and the Queens et l’intégrale saison 1 à 3 de Games of Thrones pour 59,99 euros, énumère-t-il. J’avais prévu d’étaler ces achats sur deux mois. Je suis informaticien à 50% à Carouge et je poursuis des études. Merci à la BNS de m’avoir rendu riche quand je vais en France!»

Eprouve-t-il des remords à pénaliser quelque peu l’économie suisse? «J’ai lu quelque part que le tourisme d’achat a représenté 12 ou 13 milliards de francs en 2014, c’est un manque à gagner pour notre pays mais les livres chez nous sont hors de prix. Je vais à la bibliothèque mais de temps en temps, avoir du neuf, ça fait du bien», argue-t-il.

Michel Bachar, porte-parole des gardes-frontière, faisait état en milieu de journée, samedi, d’un trafic normal aux différents postes de douane. Il semble que les Genevois, mais aussi beaucoup de Vaudois, se soient dirigés vers les enseignes françaises surtout en fin de journée. En témoignent à 16 heures les longues files de voitures en direction du centre commercial Shopping Etrembières (près d’Annemasse).

Un parking extérieur a été ouvert, celui, intérieur, de 1000 places affichant complet. Les soldes de la boutique de prêt-à-porter H&M ont drainé du monde. Amélie, vendeuse, témoigne: «Nos premières démarques n’ont pas marché, on a eu 8% de moins de clientèle que l’an passé. C’est sans doute à cause des attentats à Paris, les gens pensaient à autre chose qu’à faire des emplettes. Aujourd’hui ça démarre vraiment et la clientèle achète. On m’a dit qu’il y avait beaucoup de Suisses.» Des Français travaillant à Genève aussi. Certains ont gagné de 16 à 20% sur leur salaire en deux heures, le temps de faire la queue devant les bureaux de change. Des ruptures d’euros sont observées. A Plan-les-Ouates, samedi, les bancomats ne délivraient plus la monnaie européenne.

Celia, qui habite à Cranves-Sales et travaille «dans une grosse boîte pharmaceutique», ne se réjouit pas trop. «Je vais gagner 545 euros de plus chaque mois, c’est énorme, mais l’économie suisse va prendre un coup et s’il y a un plan social les frontaliers seront les premiers licenciés. Et puis je sens qu’il y aura des tensions au travail parce que les collègues suisses, eux, n’ont pas été augmentés», confie-t-elle, ironique.

A Bâle, les transports publics ont renforcé samedi les liaisons vers l’Allemagne voisine en raison de l’afflux attendu de Suisses. Des trams supplémentaires ont circulé sur la ligne 8 prolongée jusqu’à Weil am Rhein. Dans le centre Marktauf de cette ville frontalière, les Suisses représentent 40% de la clientèle.

«Merci à la Banque nationale suisse de m’avoir rendu riche quand je vais en France!»