Le métier de Francesco De Rubertis, c’est d’investir dans les biotechnologies, en tant que dirigeant et cofondateur de Medicxi, une société genevoise de capital-risque. Il décrit comment s’organise la recherche d’un traitement et d’un vaccin contre le Covid-19. Et pourquoi la solution viendra probablement d’une grande pharma, plutôt que d’une start-up. Selon lui, un vaccin verra le jour au mieux à l’automne 2021, date jusqu’à laquelle les Européens devraient devoir porter un masque et respecter des distances de sécurité.

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Le Temps: Est-ce que la recherche progresse contre le coronavirus?

Francesco De Rubertis: On dirait que tous les charlatans du monde affirment avoir découvert un traitement ou une nouvelle méthode de test! Je reçois dix demandes de contact par jour, la plupart du temps de la part de sociétés totalement inconnues. Nous n’avons investi dans aucun de ces projets et nous ne cherchons pas à le faire, même si nous disposons de près de 1 milliard de dollars pour investir. Il est très improbable qu’une start-up produira soudain une molécule miracle contre le Covid-19. La solution viendra des grandes pharmas.

Pourquoi?

Car le virus est maintenant relativement bien connu, en ce qui concerne ses mécanismes moléculaires, sa structure, ses gènes, les protéines, la façon dont il s’accroche aux poumons. Tout le monde a accès à ces informations, les start-up comme les grandes pharmas, mais ces dernières ont une puissance de frappe sans égale. Certaines d’entre elles ont déjà commencé à tester des antiviraux existants, indiqués pour d’autres virus proches du coronavirus. Ces molécules sont en quelque sorte «réorientées». Pour le moment, une douzaine de ces antiviraux ont montré qu’ils tuaient le coronavirus en laboratoire. Parmi les plus prometteurs figure un antiviral de Gilead, le remdesivir, initialement conçu contre le virus Ebola. Des essais cliniques doivent être effectués sur ces molécules qu’on ne peut pas encore donner aux malades à grande échelle.

Si tout se passe au mieux, combien de temps faudra-t-il pour qu’un de ces antiviraux devienne un médicament contre le coronavirus?

D’ici à quelques mois, probablement après l’été, on devrait avoir des indications formelles sur l’efficacité de telle ou telle molécule contre le coronavirus. L’agence américaine du médicament, la FDA, pourrait envisager d’accélérer la procédure d’enregistrement pour des traitements du coronavirus. Dans le meilleur des cas, un médicament pourrait être disponible avant la fin de l’année 2020.

Est-il difficile de réorienter ces molécules ressorties des tiroirs?

C’est la partie la plus facile de la recherche. Il n’a pas fallu partir de zéro pour trouver une molécule, c’est un avantage considérable.

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Qu’en est-il d’un vaccin?

Contrairement aux traitements pour soigner ou atténuer les symptômes, il est plus difficile d’imaginer «réorienter» pour le coronavirus un vaccin qui soit efficace pour d’autres virus. Pour les antiviraux, on sait immédiatement lesquels fonctionnent in vitro, mais un vaccin nécessite de mener des tests beaucoup plus longs avant de savoir s’il est efficace ou pas. Une start-up aurait un peu plus de chance d’innover dans le secteur des tests rapides et des vaccins que dans l’identification des traitements. Mais je pense qu’il y a 90% de chances qu’un vaccin vienne d’une grande pharma ou d’une grande biotech.

A quel horizon de temps?

Le vaccin est le but ultime. On devrait savoir d’ici à la fin de 2020 si un des vaccins testés est prometteur. En cas de réponse positive, un vaccin pourrait peut-être apparaître pendant la deuxième moitié de 2021, probablement au troisième trimestre. Ce qui serait exceptionnellement court, moins de deux ans après l’apparition du Covid-19, alors qu’il faut cinq à sept ans pour mettre au point un vaccin en temps normal. Cela s’explique par la gravité de la grise globale actuelle.

Vous espérez donc un vaccin avant la fin de 2021. D’ici là, comment allons-nous devoir vivre?

La situation est très complexe. Une épidémie se termine toujours lorsqu’un vaccin apparaît. Un vaccin nous permettra de vivre plus ou moins normalement avec le Covid-19, comme on le fait avec la grippe, même si celle-ci fait également des morts. Le coronavirus reviendra chaque année, car il suffit d’une personne pour le porter. Tant qu’on n’a pas de vaccin, on ne fait que de la gestion, du compromis. Jusqu’à l’été prochain, cela signifiera probablement de continuer à vivre avec des règles de distanciation très strictes en Suisse, en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Ensuite, plusieurs bonnes nouvelles devraient arriver.

Lesquelles?

Un ou plusieurs traitements permettront peut-être plus ou moins bien de gérer la maladie. Le système de santé sera davantage prêt à gérer un flux graduel de patients, plutôt qu’un tsunami de nouveaux cas comme on en craint actuellement. Les stocks de masques et d’autres protections auront pu être reconstitués. Beaucoup de gens infectés auront été guéris naturellement, ce qui constituera une barrière naturelle qui pourrait ralentir la propagation du virus.

Est-ce que cela constituerait une immunité de masse?

Non, ce ne serait pas suffisant. Pour obtenir une immunité de masse en Suisse, il faut que la majorité de la population ait développé des anticorps. Or le pays compte 25 580 personnes infectées (chiffres de l’Office fédéral de la santé publique en date du lundi 13 avril, ndlr). Le coefficient d’infection du Covid-19 étant estimé à 2,5, on peut ajouter autour de 60 000 cas d’infections non identifiées. Au final, on se trouve plutôt autour de 1 pour cent de la population.

Vous parliez de bonnes nouvelles…

Après l’été, nous pourrions adopter un style de vie qui serait un compromis entre la situation actuelle et une vie normale. Je pense que chacun devra porter un masque de protection en public et que les distances de sécurité continueront à être respectées.

Pendant combien de temps?
Jusqu’à l’arrivée d’un vaccin, au mieux à l’automne 2021.