Brexit

Francfort attend l’exode des banquiers de la City

Tout en précisant que le retrait du Royaume-Uni n’était pas la décision espérée, la capitale financière allemande travaille à en récupérer les bénéfices. Qui pourraient se monter à 100 000 emplois supplémentaires dans la cinquième ville d’Allemagne

L'une des grandes banques allemandes vient à peine d'inaugurer une nouvelle tour pour l'une de ses filiales qu'un autre gratte-ciel menace de lui faire de l'ombre au coeur de Francfort. Une nuée d'ouvriers s'agitent sur le futur bâtiment, encore à mi-hauteur de son voisin et dont on ignore encore qui seront les occupants.

La capitale financière allemande voit les gratte-ciel sortir de terre les uns après les autres. Et ce n’est même pas encore pour absorber l’exode de la City. Sa croissance a toujours été soutenue. Ces nouveaux arrivants-là, il faudra encore leur trouver une place. De travail, dans le centre. D’habitation, au-delà. Et c’est bien ce qui préoccupe les Francfortois rencontrés lors de ce reportage: la hausse des loyers, déjà élevés en comparaison avec le reste du pays, qui risque d’en découler. Une peur qui n’a rien d’exagéré: l’indice des loyers, le «Mietspiegel» (littéralement le miroir des prix) s’affiche en hausse depuis plusieurs mois et ce, alors même qu’aucun ex de la City n’a encore déposé ses cartons en terre francfortoise.

«Tous perdants»

Des premiers signes d’effervescence émergent cependant dans celle que l’on appelle parfois «Mainhattan», en référence à la rivière qui borde le centre financier, le Main, avant de se jeter dans le Rhin. Pour Johannes Müller, ils apparaissent dans le nombre d’offres d’emploi en augmentation. Responsable de la stratégie d’investissement en Allemagne pour Deutsche Asset Management, il tempère toutefois: «Francfort va profiter du Brexit, mais cela ne va pas changer la structure de l’économie allemande, qui va rester industrielle. On parle de gains marginaux pour la ville, mais le pays n’est pas concentré sur les services.»

Francfort, en général, attend les exilés de Londres avec un mélange d’avidité, d’inquiétude et de prudence. Mais surtout en évitant d’avoir l’air de profiter du malheur des autres. «Le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, c’est une mauvaise nouvelle pour tout le monde. Nous sommes tous perdants de cette décision», explique Thomas Schlüter, de l’Association fédérale des banques allemandes (BDB).

Cette dernière dispose d’un pied-à-terre à Francfort, et il est déserté la plupart du temps. Il faut se déplacer à Berlin pour rencontrer l’un de ses représentants. Mais il ajoute: «Il faut tirer le meilleur de cette situation défavorable et Francfort est bien placée pour cela.» Tout en donnant l’impression de rester humble: «Londres va rester une place financière forte. A quel degré, cela restera à voir. Ce que récupérera Francfort dépendra aussi des autres centres européens de la finance.»

Des dizaines de milliers d’emplois

A Frankfurt Main Finance, l’association de promotion de la place financière, cela fait un moment qu’on a sorti les calculettes et commencé de faire des projections. «Dans notre hypothèse prudente, nous devrions récupérer 10 000 postes qui devraient quitter Londres au cours des quatre prochaines années», explique Hubertus Väth, directeur de l’association, qui a publié une étude à ce sujet. Tout en regrettant la décision des Britanniques, le lobbyiste voit un retour de balancier: «Le passeport européen est un élément central de l’Union européenne et il a aidé Londres à renforcer sa place financière, aux dépens de Francfort. Cela va s’inverser.» Sans la remplacer: «Ce serait absurde de l’imaginer. Par contre, nous sommes les mieux placés en Europe pour nous présenter comme un mini-Londres, grâce à notre infrastructure, les talents présents, l’internationalisme de la place, la régulation, etc.»

La réalité semble corroborer ces prédictions. Personne ne semble croire que la City pourra garder le fameux passeport européen, c’est-à-dire que les banques qui y sont installées ne pourront plus directement offrir leurs services à des clients dans toute l’Union européenne. Plusieurs banques américaines, dont Morgan Stanley, Citigroup et Goldman Sachs ont déjà annoncé vouloir déplacer une partie de leurs équipes dans la capitale financière allemande, voire leur siège européen. Des sociétés japonaises aussi, dont Nomura, Daiwa Securities et Sumitomo Mitsui Financial Group ont déclaré vouloir déplacer leur siège. Côté suisse, UBS et Credit Suisse, déjà largement présent dans la cinquième ville allemande, envisagent aussi d’élargir la voilure.

Effet multiplicateur

Au total, d’après Hubertus Väth, 15 banques ont déjà déposé une demande d’ouverture ou d’extension de leurs activités à Francfort. Mais il voit bien plus grand: «La City compte 100 banques qui veulent servir le marché européen, ils vont devoir relocaliser. Et elles ne vont pas pouvoir attendre de voir comment le Brexit va se matérialiser et à quelles conditions, elles vont devoir assurer leurs activités, leurs clients, etc.» C’est d’ailleurs ce qu’a expliqué le patron régional de Goldman Sachs pour justifier la décision de déplacer des collaborateurs. La banque pense au moins doubler ses 200 postes à Francfort, alors que Londres y abrite encore 6000 personnes.

Tout cela pourrait déboucher sur un total de 35000 à 88000 places de travail supplémentaires. Comment? «Nous avons calculé que pour chaque emploi dans la finance, il en résulte une création entre 3,5 et 8,8 d’emplois indirects, en fonction des régions», poursuit le responsable de Frankfurt Main Finance. Plus précisément, 21 000 jobs seraient créés dans «Frankfurt City» et encore jusqu’à 88 000 emplois supplémentaires dans la région du Rhin et du Main dans le scénario le plus optimiste. Les finances publiques enregistreraient également un bonus du même acabit. Dans le scénario le plus prudent, le gain net en termes d’impôts s’élèverait à environ 136 millions d’euros par an (155 millions de francs) et jusqu’à 192 millions d’euros dans le cas le plus favorable, selon la même étude.

«Beaucoup de surfaces disponibles vont arriver sur le marché, à la fois dans le commercial et dans le résidentiel», assure-t-il, rappelant que la ville accueille de toute façon 15 000 nouveaux arrivants chaque année – et même 50 000 pour la région dans son ensemble, qui compte plus de 5 millions d’habitants. Pour Hubertus Väth, Francfort sera donc tout à fait capable d’absorber cet exode.

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