L’ancien président du Conseil d’Etat genevois François Longchamp est le pilote de la Fondation Aventinus. Pour lui, l’indépendance éditoriale du Temps sera garantie grâce «à une double couche d’étanchéité».

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Le Temps: Les fondations derrière Aventinus sont des puissances financières importantes en Suisse romande. Comment entendez-vous garantir l’indépendance éditoriale du «Temps»?

François Longchamp: Il y a deux couches qui garantissent l’étanchéité. D’abord entre les donateurs et Aventinus; aucune des fondations ne peut avoir de représentants dans Aventinus et réciproquement. Ensuite entre Aventinus et les médias qu’elle soutient. Depuis une année, nous avons soutenu une trentaine de projets et avons prouvé que nous n’intervenions jamais dans les lignes rédactionnelles. En tant qu’actionnaire majoritaire, nous ne ferons que nommer le conseil d’administration du Temps, dans lequel aucun représentant, ni d’Aventinus, ni des fondations donatrices, ne peut siéger.

Quelles sont vos attentes concernant la rentabilité du titre?

La bonne santé financière et l’usage rationnel des moyens à disposition sont évidemment un souci. Mais c’est un souci qui s’accompagne d’un autre, plus important, qui est celui du rayonnement du journal et de sa capacité à séduire les lecteurs d’aujourd’hui comme de demain sans jamais rien céder à la force de la qualité. C’est une mission quasiment civique que nous donnons au journal et c’est aussi là-dessus que nous jugerons de la réussite ou non de la mission.

Nous avons entendu qu’avant 2023, la question de la rentabilité financière ne se poserait pas…

C’est un discours que je ne contredis pas.

Que vont devenir les actionnaires minoritaires du «Temps» («Le Monde», Stéphane Garelli et la Société des rédacteurs et du personnel)?

La présence d’actionnaires minoritaires au capital ne nous pose aucun problème, et le choix de nous vendre ou non leurs actions leur reviendra. Je peux ajouter que nous souhaitons voir la SRP conserver sa participation pour qu’elle soit associée à l’assemblée générale de l’entreprise. Nous espérons plus largement que le personnel du Temps sera proactif dans les semaines qui viennent pour définir avec le groupe de travail le projet éditorial de ces prochaines années. Il faut que la nouvelle orientation du titre suscite l’adhésion de ses employés, autant que celle de ses lecteurs.

Quels sont les grands axes stratégiques que vous avez dessinés pour «Le Temps»?

Nous avons demandé à ce que soit renforcée la couverture régionale et attiré l’attention du groupe de travail sur le fait qu’il faut vouer une attention particulière à la politique suisse. Notre but civique de départ est que le débat démocratique, politique, puisse perdurer en Suisse romande.

Quid de la réflexion papier/numérique?

Nous la déléguerons au conseil d’administration. Bien sûr qu’il faut investir dans le numérique et continuer de le développer, mais tout en gardant l’accent sur la qualité. Des fake news débiles qu’on lit sur différents sites ne contribuent pas à un débat civique de qualité. Le Temps est une référence, il doit le rester sur tous les supports.

Pourquoi déplacer la rédaction de Lausanne à Genève?

Principalement parce que le journal a une vocation internationale et que Genève est la ville internationale de référence en Suisse.

Le communiqué d’aujourd’hui parle d’un rapprochement avec Heidi.news, de «synergies». N’y a-t-il pas un double discours d’Aventinus, qui dit d’un côté militer pour une presse diversifiée mais de l’autre rachète deux titres pour les rapprocher?

Nous annonçons aujourd’hui un rachat du Temps. En parallèle, nous annonçons que nous envisageons, au premier semestre 2021, d’acquérir une majorité de Heidi.news si ses actionnaires sont d’accord. Ensuite, nous veillerons à maintenir des marques et des logiques différentes. Mais je ne pouvais pas annoncer aujourd’hui que l’on rachetait Le Temps et, dans une semaine, que nous lancions cette offre sur Heidi, d’où le fait que les deux annonces se font simultanément.

Plus concrètement, cela restera donc deux entités distinctes?

Aujourd’hui en Suisse romande, Heidi.news est le projet le plus abouti sur une logique virtuelle. Le Temps est un journal dont on doit inventer une projection virtuelle sur une base papier, c’est son histoire. Les deux marques ont mené des projets dont elles peuvent tirer des conclusions utiles à l’autre. Pour le reste, on verra si le rachat de Heidi.news se concrétise, mais je suis confiant.

En décembre dernier, vous avez acquis 5,81% du capital de Heidi.news en déboursant 500 000 francs. Est-ce que cela signifie que vous valorisez ce média lancé en 2018 à 10 millions de francs?

On ne peut pas faire ce raisonnement. Bien sûr que Heidi ne vaut pas 10 millions. Les actions que l’on a sont différenciées et nous les avons acquises uniquement pour des raisons pratiques. L’an dernier, la société était en phase d’augmentation de capital et il manquait environ 500 000 francs, que nous leur avons donnés. Notre intention était de soutenir Heidi.news mais nous n’avons même pas voté à leur assemblée générale.

Envisagez-vous le rachat d’autres titres romands?

Dans l’immédiat, clairement non. Le rachat du Temps a été une très grosse opération. Pour l’anecdote, le contrat que j’ai signé lundi fait 300 pages et il m’a fallu une demi-heure pour le parapher en entier. Non, notre fondation ne fonctionne que grâce à l’énergie bénévole des quatre membres de son conseil. Nous n’avons pas de structure administrative et nous n’ambitionnons pas de devenir un groupe de presse.

Quel est le budget d’Aventinus?

J’ai dit en décembre dernier qu’il était substantiel et se comptait en millions. C’est toujours d’actualité.

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Combien de temps souhaitez-vous conserver «Le Temps»?

Notre fondation a un statut d’utilité publique. Nous ne sommes pas en train d’acheter une société pour la revendre. En Suisse romande, les autorités disent volontiers que la presse est importante mais ne font rien de concret pour la soutenir. Les fondations soutenant Aventinus ont voulu par cette opération apporter une contribution tangible et déterminante. C’est chose faite aujourd’hui. Et c’est pour du long terme.


Communiqué de la Société des rédacteurs et du personnel du Temps, après l'annonce du rachat

La Société des rédacteurs et des personnels (SRP) du Temps S.A. a pris acte de la vente du Temps S.A. par Ringier Axel Springer SA (RASCH) à la Fondation genevoise Aventinus, annoncée ce 3 novembre. La SRP se félicite de cet accord et tient à saluer l’effort des acteurs de cette négociation qui ont pris en compte l’intérêt prédominant de la pérennité du titre. La situation économique est en effet des plus dégradées pour la presse et nous nous réjouissons de trouver de nouveaux moyens pour aider Le Temps à se projeter vers un nouvel avenir, comme l’indiquent les statuts de la Fondation Aventinus. 

Nous tenons à remercier RASCH qui, malgré les défis de la branche et des coupes répétées depuis 2015, a permis de préserver l'identité et la ligne du Temps durant toutes ces années tout en encourageant son développement numérique. Nous regrettons à cet égard le départ dans un autre titre d’un de nos rédacteurs en chef, Stéphane Benoit-Godet, qui a beaucoup fait pour animer et renouveler Le Temps, en travaillant main dans la main avec la rédaction. 

Nous remercions chaleureusement la Fondation Aventinus et le groupe de travail qui a négocié le rachat du Temps. Ce rachat montre leur confiance dans le potentiel du titre et son importance dans le paysage démocratique romand. C'est à un projet novateur que l’on nous invite à participer. C'est pourquoi il nous paraît primordial dès à présent de solidifier les principes qui permettront au Temps de continuer sa route dans les meilleures conditions.  

D'abord, il est indispensable de mettre rapidement en place les structures qui garantiront l'indépendance de la rédaction par rapport à la Fondation, pour des raisons évidentes de crédibilité. La charte du Temps est un préalable en termes de transparence, d'autres outils devront être inventés pour assurer une entière liberté éditoriale à la rédaction et sa direction.  

Ensuite, la SRP, qui n'a pas pu participer à la réflexion engagée par le groupe de travail qui devrait former l'armature de notre futur conseil d'administration, doit être désormais intimement associée à ses travaux, d'autant que c'est elle qui connaît le mieux la situation du Temps et son fonctionnement.  

Enfin, après des mois de négociations dans l'ombre, la SRP demande que la transparence s'impose, d'autant qu’Aventinus a annoncé en même temps que le rachat du Temps, le rachat à terme du site Heidi.news, au format et à l'identité bien différents. Seule la forte implication des effectifs des deux titres permettra que cette opération de rapprochement réussisse harmonieusement et au bénéfice de tous. L'agenda des prochaines semaines sera chargé. La Fondation Aventinus peut compter sur la pleine collaboration de la SRP.  

Lausanne, 3 novembre 2020