Le Temps sonde les générations

Françoise, Romain, Julien: trois témoignages

Une retraitée qui s’inquiète du bouleversement du monde du travail, un étudiant qui a pu profiter du système des passerelles mais a galéré pour se loger, et un autre qui relativise l’importance du travail: trois profils qui sont ressortis de notre enquête

Premiers résultats issus de notre grande enquête sur les générations

Françoise qui s’inquiète, Julien qui a eu de la chance et Romain qui veut changer la vie.

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1 – «Il y a 40 ans, on nous courait après pour nous engager»

Témoignage de Françoise Furst, 65 ans, ancienne secrétaire de direction, qui a assisté avec inquiétude au bouleversement du monde du travail pour ses trois enfants.

«Tout était facile dans les années 1970. Quand j’ai fini mon apprentissage dans l’administration, j’ai d’abord pris un premier poste chez un notaire, qui ne me m’a pas plu, mais l’ouverture de l’Ecole normale à Montreux a permis au directeur d’engager une secrétaire et il est venu me chercher. Quand j’ai pris ma retraite en 2011, mon employeur a reçu 150 postulations! Certains candidats avaient des diplômes universitaires, et tentaient de se vendre à tout prix, ils n’arrivaient pas à trouver un emploi, ils étaient jugés trop qualifiés.

Mes trois enfants ont eu des parcours différents. A 33 ans, le premier est technicien en horlogerie. Le second, 31 ans, a fait des études de droit, mais, sans réseau, difficile de trouver une place de stage. Enfin cela ne va être simple non plus pour ma fille de 25 ans qui a étudié le japonais pour le plaisir. Je ne l’ai pas poussée à choisir d’abord la rentabilité, alors qu’à mon époque il était évident qu’il fallait choisir un métier pour être rapidement autonome. Aujourd’hui les jeunes essaient des voies différentes, ils changent, se réorientent. Il n’est pas rare dans mon entourage d’arriver à la trentaine et de n’avoir encore jamais travaillé.

Auparavant, même avec un apprentissage on pouvait monter en grade, avoir de l’ancienneté signifiait qu’on connaissait bien son métier et son entreprise, et c’était reconnu. Aujourd’hui l’entreprise n’a plus envie de garder les savoir-faire, elle évacue la mémoire des anciens et ne donne plus la possibilité de s’attacher. Même les grandes maisons engagent en contrat à durée déterminée, et se moquent des jeunes en les faisant partir puis revenir, tout en mettant les charges sur le dos de la société. Il faut donner toujours plus, c’est un monde de tout à l’argent. Cela peut-il durer?


 

2- «J’ai vraiment eu de la chance»

Témoignage de Julien, étudiant genevois 27 ans, qui a longtemps galéré mais a su utiliser la souplesse du système de passerelles et a fini par trouver un logement.

«J’ai eu de la chance car j’ai vraiment profité de la souplesse du système éducatif, et des passerelles. J’ai fait un apprentissage dans la vente, j’ai ensuite pu faire une maturité et suis aujourd’hui étudiant en master de statistiques. Pour moi c’était génial.

J’ai aussi eu de la chance car j’occupe aujourd’hui un petit appartement social à Genève, aux Eaux-Vives, dans une résidence spécialisée dans les bas revenus, où il y a autant de vieilles personnes que de jeunes. Je paye 500 francs par mois pour un 1,5 pièce.

Mais j’ai mis beaucoup de temps à trouver. J’avais 21 ans quand j’ai commencé à chercher un appartement pour vivre en couple, je travaillais à 70-80% tout en étudiant à la Haute école de gestion et gagnais environ 3000 francs. Mon amie gagnait la même chose mais ce n’était pas déclaré, or il fallait bien sûr présenter des fiches de paie. Ma mère s’est portée caution mais le seul appartement que nous ayons fini par trouver était un 5,5 pièces à 2000 francs par mois, grâce à une personne qui avait compris notre situation, qui aimait bien aider les jeunes et nous a fait confiance. Mais c’était très cher.

Je me suis ensuite retrouvé de retour chez ma mère, et j’ai recommencé à chercher un tout petit logement pour moi seul, je ne me voyais pas habiter en colocation, après avoir vécu en couple. A la fin je n’allais même plus aux visites, j’envoyais juste un dossier de candidature: j’en ai envoyé une cinquantaine. Comme tout le monde à Genève j’étais prêt à prendre n’importe quoi. Cela a duré cinq mois.

J’ai vraiment eu de la chance. Je n’aurais pas pu continuer à travailler pour gagner plus tout en continuant mes études.»


 

3- «La vie ne doit pas tourner autour du travail»

Témoignage de Romain Pilloud, 20 ans, Montreusien, en transition entre monde du travail et université, pour qui le travail à l’ancienne a vécu.

«J’étais dans la voie VSB, la voie royale, et on nous disait d’aller au gymnase, que l’apprentissage était pour les mauvais. Je me souviens qu’un professeur me disait que je méritais mieux: j’ai vite compris qu’il y avait un souci. C’est assez décourageant, on nous met très rapidement dans des cases, mais j’ai décidé quand même d’aller en apprentissage, je voulais d’abord découvrir le monde professionnel. J’ai effectué un CFC de commerce, j’ai travaillé un an, j’ai beaucoup apprécié, et ensuite j’ai utilisé le système de passerelle pour une année transitoire avant d’entrer à l’université en sciences politiques.

Je travaillais justement sur l’intégration des jeunes sans diplôme dans le monde du travail, sur tous ces jeunes qui ne trouvent pas de place d’apprentissage. Le monde du travail est rude quand on a 15 ans, on nous demande beaucoup. Quand vous devez travailler 42 heures par semaine, plus les cours et le travail personnel, vous arrivez vite à Métro-boulot-dodo.

Auparavant avoir un bon travail c’était avoir une bonne vie, il fallait un bon emploi pour avoir une bonne place dans la société. Aujourd’hui on a envie de faire autre chose, de passer du temps avec sa famille, avec ses amis, de voyager. La première question en Suisse c’est toujours – que faites-vous dans la vie? Pour nous, la vie ne doit pas tourner autour du travail, nous ne voulons pas en faire notre activité principale, nous voulons VIVRE. Dans un monde idéal il faudrait baisser le temps de travail, que les gens puissent se former, s’occuper de leur famille, avoir des loisirs. Ce serait positif pour toute la société. Le RBI a échoué mais la question du travail est posée.»

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