La tortueuse saga du groupe de presse Hollinger et de son président déchu, l'extraverti homme d'affaires canado-britannique lord Conrad Black, a connu un coup de théâtre avec l'entrée en scène des jumeaux les plus discrets de l'establishment anglais, David et Frederick Barclay. Pour 466,5 millions de dollars (595 millions de francs), les propriétaires de l'île anglo-normande de Brecqhou ont proposé à lord Black de racheter les 78% qu'il détient dans Hollinger Inc., la société de contrôle d'un empire médiatique comprenant, entre autres joyaux, le Daily Telegraph (premier tirage de la presse britannique «sérieuse»), le Chicago Sun-Times et le Jerusalem Post. Mais l'affaire pourrait capoter en raison des démêlés judiciaires et financiers de Conrad Black.

Les frères Barclay (rien à voir avec la banque éponyme), 68 ans, ont fait leur fortune dans l'immobilier et la propriété hôtelière (ils détiennent notamment le Ritz, à Londres). Ils ont récemment acheté deux chaînes de distribution, Littlewoods pour 750 millions de livres (1,72 milliard de francs) et le catalogue d'achats GUS pour 590 millions de livres. Leur fortune personnelle est évaluée à 650 millions de livres – elle comprend le château néo-gothique qu'ils ont fait construire sur leur îlot dans la Manche, qui leur sert de refuge défiscalisé.

Maladivement hostiles à toute publicité médiatique, les jumeaux n'en sont pas moins propriétaires de plusieurs journaux, parmi lesquels The Scotsman et The Business, un hebdomadaire économique. Mais toutes ces publications sont relativement modestes, et la tentative du duo de racheter le Daily Express en 2000 a échoué. Pour David et Frederick Barclay, les difficultés de Hollinger sont donc une opportunité unique de s'approprier l'un des quotidiens les plus influents d'Europe, le Daily Telegraph, héraut de la cause conservatrice et traditionaliste en Grande-Bretagne.

Un avenir incertain

Le contraste entre les deux parties dans l'affaire ne pourrait être plus important: lord Black, qui possède Hollinger depuis 1986, mène une vie de fastes, et sa femme, Barbara Amiel, écrit régulièrement des chroniques pro-israéliennes au ton vindicatif dans le fleuron du groupe.

Mais malgré l'accord entre lord Black et les frères Barclay, l'avenir du Telegraph et des autres publications de Hollinger demeure incertain. En effet, Conrad Black fait l'objet d'une série impressionnante d'enquêtes depuis deux mois, et une investigation interne à Hollinger International, la filiale de Hollinger Inc qui gère les titres de presse du groupe, a révélé que Black et d'autres dirigeants s'étaient attribués des revenus de 32 millions de livres sans l'approbation du conseil. D'autres soupçons de malversations ont conduit les actionnaires à commander une révision des activités du groupe à la banque privée Lazard, tandis que la Securities and Exchange Commission, l'organe de contrôle de la Bourse de New York où est coté Hollinger, a également entrepris une action en justice. Suivant la nature de leur dénouement, ces développements pourraient contraindre les nouveaux propriétaires de Hollinger à payer des millions de dollars en dommages et intérêts, une perspective susceptible de repousser même le plus riche des hommes d'affaires. D'autre part, les actionnaires du groupe pourraient préférer une vente par appartements des actifs du groupe, potentiellement plus lucrative que l'offre audacieuse et relativement généreuse des frères Barclay.