Nul n’est prophète en son pays. Le géant de la plate-forme de location à court terme Airbnb, qui connaît un succès fulgurant aux Etats-Unis ainsi que dans le monde entier, suscite une levée de boucliers. A San Francisco, là même où la société a vu le jour en 2008. Les habitants de la cité californienne votent aujourd’hui pour déterminer s’ils veulent limiter la marge de manœuvre d’Airbnb, dont la valeur est estimée à quelque 50 milliards de dollars. L’objectif de la loi soumise aux votants est de limiter à 75 le nombre de jours qu’il est possible de louer son appartement via une plate-forme de location à courte durée. Les promoteurs de la «proposition F» espèrent ainsi dissuader les propriétaires immobiliers de louer leur appartement à court terme en rendant une telle location insuffisamment rentable.

Une propagande à 8 millions de dollars

Le scrutin paraît anecdotique et d’une portée géographique limitée. Or, il est pris très au sérieux par Airbnb, qui a investi quelque huit millions de dollars pour contrer l’objet controversé de vote – alors que ses partisans n’ont dépensé qu’un million de dollars pour la promouvoir. Les résidents de la ville ont été assaillis d’annonces fustigeant les prophètes de l’anti-croissance et d’un frein au développement de l’économie. Des publicités vantent en revanche les recettes fiscales qu’apporterait Airbnb à l’Etat de Californie. Un vote positif des habitants de San Francisco pourrait créer un précédent à travers le monde à un moment où la firme californienne, la plus grande du secteur de la location de courte durée, est en pleine croissance.

A Cuba par exemple, la plate-forme américaine a déjà mis la main sur 1500 (20%) des 7000 chambres et casas particulares (gîtes chez l’habitant) que compte l’île des Caraïbes. A en croire un dernier sondage effectué voici quelques jours, la proposition F ne devrait toutefois pas passer, 55% des votants s’y disant défavorables. Mais Airbnb sent néanmoins le vent du boulet. La contestation des pratiques de la société californienne et d’autres sociétés plus petites comme VRBO, HomeAway ou FlipKey pourrait être contagieuse. Santa Monica a adopté en mai dernier une loi plus stricte interdisant purement et simplement la location à court terme. Los Angeles songe également à prendre des mesures similaires.

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La colère de certains résidents, d’associations de quartier, de syndicats défendant hôteliers et restaurateurs, tous réunis au sein du collectif ShareBetter SF, est à l’aune d’un mouvement plus vaste. Même aux Etats-Unis, où la régulation de l’économie est généralement bien moins dense qu’en Europe, une partie de l’opinion publique dénonce ce qu’elle appelle «l’uberisation de la société», à savoir le recours à des sous-traitants plutôt qu’à des employés fixes pour éviter de devoir assumer le coût des charges sociales.

San Francisco, quatrième plus grande ville de Californie, est devenue aussi chère que Manhattan.

Le cas de San Francisco est toutefois particulier. La quatrième plus grande ville de Californie est devenue le lieu par excellence de la confrontation entre des entreprises de technologie inventant de nouveaux modèles économiques, et une société qui ne se retrouve pas pleinement dans ce nouvel environnement. A la suite de plusieurs booms technologiques interrompus par quelques années plus difficiles, elle est devenue une cité aussi chère que Manhattan. Il faut compter 4000 dollars par mois pour un deux-pièces. Le prix d’achat moyen d’un appartement est de 1,1 million. Les prix de l’immobilier ont augmenté jusqu’à 60% en cinq ans.

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Dans des quartiers jusqu’ici populaires, nombre de jeunes employés des sociétés de technologie de San Francisco et de la Sillicon Valley s’y sont installés, poussant les revenus plus modestes à quitter les lieux pour des endroits plus abordables.

Contexte social tendu et sérieuse crise du logement

C’est dans un contexte social tendu, et une crise du logement d’une rare acuité, qu’a lieu le scrutin «Airbnb», appelé ainsi même s’il n’a pas pour cible cette seule société. A l’image de Genève, San Francisco a des lois robustes de protection des locataires. Pour nombre de propriétaires, la location à court terme devient un moyen de contourner les éventuelles tracasseries liées à des locataires permanents. Mais la loi est une chose, son application en est une autre. Les locations à court terme devraient être déclarées au Département de la planification de San Francisco.

Or, sur les quelque 10 000 locations de courte durée estimées dans la ville californienne, seules 728 d’entre elles ont été enregistrées en octobre 2015. Il y a aussi bien une loi qui interdit depuis octobre 2014 aux propriétaires immobiliers de louer à court terme des appartements qui ne sont pas leur résidence principale. Mais là aussi, la loi reste bien souvent lettre morte.

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Les préoccupations des associations de locataires et les milieux de gauche relèvent d’un phénomène qui prend de l’ampleur: les expulsions d’appartements occupés par des résidents de longue date. Ces mêmes milieux craignent que les logements subventionnés fassent les frais du phénomène Airbnb. Les responsables de la société incriminée dénoncent ce raisonnement, soulignant qu’en acceptant de limiter les locations à 75 jours, les habitants de San Francisco ne vont en rien améliorer la grave crise du logement.

Il n’y aura pas, avancent-ils, davantage d’appartements pour des locataires de longue durée. Les détracteurs de la proposition F fustigent un autre risque: par ce vote, on inciterait les voisins à faire de la délation et à annoncer les éventuelles violations de la loi.