Mentalités

Les frontaliers mettent de la Suisse dans leur vin

La culture politique française pousse parfois à plus de revendications. Globalement, les frontaliers s’adaptent aux mœurs helvétiques

De plus en plus nombreux à Genève – ils étaient 68 900 à la fin juin 2013 – les frontaliers étrangers actifs influent-ils sur le monde du travail suisse au point d’en modifier les fonctionnements? Les entreprises sollicitées par Le Temps (Migros, Pictet, Piaget, UBS, Philip Morris, etc.) n’ont pas donné suite à nos demandes ou ont estimé que la question ne se posait pas dans leur établissement. Le thème, il est vrai, est épineux au moment où le très anti-frontalier Mouvement ­Citoyens genevois progresse aux élections cantonales et peut espérer voir l’un de ses candidats être élu au Conseil d’Etat ce dimanche.

Des spécialistes de la réalité frontalière tentent cependant de répondre à la question, en l’élargissant et en la contextualisant. Auteur à succès de l’ouvrage Travailler et vivre en Suisse, David Talerman, spécialiste français de l’expatriation, confie cette anecdote: «Lorsque je travaillais en Suisse, l’un de mes collègues français a attaqué verbalement son chef de service. Des employés suisses l’ont aussitôt pris à part pour lui signifier qu’il ne devait pas se comporter ainsi car cela donnait une image négative de leur service. Ce comportement m’a paru étrange car il est coutumier en France de critiquer en public les chefs.»

France dite voisine et Suisse romande, deux entités que l’on croit semblables du fait d’une proximité géographique et de multiples échanges quotidiens. «L’environnement suisse peut paraître peu dépaysant, sans risque de réel choc culturel, relève David Talerman. Mais les rapports au travail différent. Les Suisses font confiance à leur hiérarchie et ne contredisent pas leur supérieur. Les Français sont plus soupçonneux et revendicatifs, d’un formalisme trop excessif, tandis qu’en Suisse on se base sur une confiance réciproque. Un conflit équivaut à un échec, un aveu d’impuissance, tout vaut mieux que la discorde.» Autre pays, autres mœurs, les frontaliers qui chaque jour se rendent à Genève savent que la paix sociale n’y est pas une simple déclaration d’intention mais un engagement hérité de l’histoire. «La plupart des conflits en Suisse trouvent une issue dans la négociation, le consensus est une spécificité, on n’y séquestre jamais son patron», résume David Talerman.

Devenu consultant et animateur du blog Travailler-en-Suisse.ch, David Talerman a pour mission de briser l’angélisme des nouveaux postulants. «Je leur dis que les salaires sont nettement plus élevés mais qu’ils doivent dire adieu aux 35 heures et aux RTT [récupération du temps de travail]», indique-t-il. Le curriculum vitae fait aussi l’objet d’un traitement spécial lors de ses interventions: «L’employeur suisse est pragmatique, il recherche dans un CV du concret: combien de choses vendues? Quel chiffre d’affaires? Il insiste plus sur les références professionnelles que sur la formation. Le candidat français se targue d’être très diplômé quand son interlocuteur attend avant tout des réalisations.»

A la tête depuis vingt ans de Synergie, une agence genevoise de placement de personnel, Michel Bertomeu reconnaît que la Suisse peut apporter son lot de désillusions. «Il n’y a pas de smic et l’on peut licencier du jour au lendemain. Les nouveaux employés se croient tout à coup riches et prennent des crédits; c’est la catastrophe quand ils perdent brusquement leur emploi.» Les «anciens» frontaliers se sont adaptés au mode de travail suisse et aux relations professionnelles «d’un autre genre». Alain, un horloger-rhabilleur, raconte: «On sait qu’il faut arriver à l’heure et trinquer en regardant dans les yeux lors des pots. En France, les meilleurs amis sont souvent des collègues de travail. A Genève, les relations demeurent très professionnelles. Quand je me confie un peu, j’ai l’impression de donner quelque chose, de partager, ici cela peut être considéré comme une forme d’égoïsme.»

Il poursuit, un brin moqueur: «En Suisse, on ne se lâche que lors des fêtes d’entreprise, tout le monde se tape dans le dos, mais le lendemain tout est oublié et on respecte à nouveau les distances.» Le sociologue du travail Claudio Bolzman, qui enseigne à la Haute Ecole de travail social de Genève, a mené une étude* sur les modes de vie professionnelle des travailleurs frontaliers. Quatre cent quarante-deux personnes ont été interrogées. Elles confirment qu’elles ont dû faire des efforts pour s’intégrer. «Le type des relations qu’elles établissent avec leurs collègues suisses varient selon les secteurs. Dans le bâtiment, elles se limitent au monde de l’entreprise. En revanche, dans le secteur tertiaire, les cadres et employés qualifiés ont davantage de relations avec leurs collègues en dehors des heures de bureau», commente-t-il. L’enquête montre que près de quatre frontaliers sur dix passent du temps en dehors du travail au moins une fois par mois avec des collègues suisses. Concernant le taux de syndicalisation, il avoisine les 10%. Les frontaliers sont davantage engagés dans les secteurs où le taux de syndicalisation est plus élevé (construction, industrie, santé) et moins dans les secteurs où le taux est faible (banques, assurances). Ils suivent en cela les tendances observées dans le canton.

Le sociologue genevois Sandro Cattacin estime que l’immigration génoise, turinoise et milanaise des années 1950 a amené un savoir-faire syndical en Suisse. Dans le même ordre d’idées, l’afflux plus récent de frontaliers français a consolidé ce phénomène. «Mais c’est davantage des travailleurs venus de la France lointaine, notamment du Sud, qui ont montré un fort engagement, plus que la population de Rhône-Alpes, qui recourt par exemple peu à la grève et qui croit comme en Suisse que la paix du travail contribue à la croissance économique.»

Le frontalier à la tête des luttes sociales? Un collaborateur suisse de Llyods (qui a annoncé le départ de 200 employés sur les sites de Genève et d’Eysins) attribue à ses collègues français le gain d’un plan social jugé «plutôt bon». «C’est eux qui l’ont arraché», affirme-t-il. Ce que conteste Denise Chervet, directrice de l’Association suisse des employés de banque: «Ce fut un âpre combat mené par quatre délégués résidant en Suisse et soutenus activement par tous leurs collègues indépendamment de leur lieu de résidence.» Secrétaire syndical Unia, Pascal Crespin bat en brèche certaines contre-vérités: «Il est faux de dire que le frontalier est plus revendicatif. Le contexte en France est différent. Quand l’ouvrier Michelin risque de perdre son emploi, il se bat car il ne retrouvera pas de travail; en Suisse, la crainte est moindre car les chances de rembauche sont meilleures.»

Il poursuit: «Il est tout aussi erroné d’affirmer que le frontalier est prêt à tout accepter, notamment des salaires moins élevés. Le Français est peut-être plus enclin à accepter des horaires atypiques, à part cela la culture du travail est quasiment la même.» Les Hôpitaux universitaires de Genève – dont les personnels paramédicaux, infirmiers en premier lieu, sont essentiellement français – ont vécu fin 2011 une grève des aides-soignants et des laborantins.

Un mouvement avant tout «suisse», selon Jacques Hertzschuch, le directeur des relations humaines. «La mission de l’hôpital est fédératrice, on ne peut y opposer une population à une autre, explique-t-il. Le patient est au centre des préoccupations, c’est une valeur commune qui rassemble. Les infirmières sont par ailleurs conscientes de leurs conditions de travail qui ici sont nettement meilleures qu’en France.» Alain, le technicien horloger, conclut: «Le frontalier frondeur ou pas, le débat n’est plus là; ce qui importe désormais est la fin de notre assurance privée qui va réduire notre pouvoir d’achat. Toute la région sera pénalisée.»

* «Migrants au quotidien: les frontaliers. Pratiques, représentation, identités collectives», Claudio Bolzman et Marie Vial. Editions Seismo, 2007.

«Le candidat français se targue d’être très diplômé quand son interlocuteur attend avant tout des réalisations»

«Le frontalier frondeur ou pas, le débat n’est plus là; ce qui importe désormais est la fin de notre assurance privée»

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