Interview

«Avec Frontiers, les travaux des chercheurs sont publiés rapidement et de manière équitable»

Kamila Markram, à la pointe de la recherche sur l’autisme, dirige également dans le parc scientifique de l’EPFL une société d’édition de journaux scientifiques en libre accès, l’une des plus importantes dans le monde

Il y a huit ans à peine, Frontiers n’était qu’une start-up. Avec ses 140 collaborateurs au parc scientifique de l’EPFL, ses bureaux à Londres, San Francisco et Madrid, elle est devenue la cinquième maison d’édition de journaux scientifiques en libre accès de la planète. Fondée par Kamila et Henry Markram, deux chercheurs en neurosciences unis dans la vie privée comme dans la vie professionnelle, la société est dirigée par Kamila. Laquelle poursuit également ses travaux de recherche sur l’autisme, toujours en collaboration avec son conjoint qui est à l’origine du projet d’un cerveau synthétique (Blue Brain Project devenu Human Brain Project). Mère de deux jeunes enfants auxquels s’ajoutent trois autres issus du premier mariage de Henry, Kamila Markram vit à 40 ans au rythme d’une recherche mondiale qui doit son essor à une information et à une communication toujours plus denses. Elle nous reçoit dans la ruche silencieuse de Frontiers où, devant leurs écrans d’ordinateurs, ses collaborateurs naviguent sur la planète de la recherche.

- Vous êtes née en Pologne. Mais ce pays n’est pas vraiment votre pays d’origine.

- J’avais cinq ans quand en 1980 j’ai quitté la Pologne communiste pour l’Allemagne. C’est donc en effet dans ce pays que j’ai grandi, élevée par mon père paysan et ma mère enseignante. Je me souviens d’avoir vécu une enfance agréable. J’aimais l’école. Mes professeurs se montraient bienveillants à mon égard car, au début, je ne parlais pas l’allemand. Je bénéficiais d’un traitement de faveur! Au fil des ans, j’ai appris à m’exprimer couramment en polonais, ma langue maternelle, et en allemand, ma langue d’adoption.

- Vous étiez une bonne élève?

- Je crois que oui. Etudier m’était très facile. J’étais en fait une vraie ado, plus encline à voir mes amies qu’à faire mes devoirs scolaires.

- Vous aviez dès le jeune âge une âme de scientifique?

- Pas vraiment. J’étais plutôt attirée par la littérature et la sociologie. Je voulais surtout découvrir le monde, d’autres horizons, d’autres cultures. Je souhaitais notamment me rendre en Colombie. Mais comme mes parents n’y tenaient pas du tout, j’ai finalement choisi d’aller à Mexico. J’avais 16 ans. Après un retour en Allemagne, je m’y suis rendue une seconde fois. Et après une folle année d’aventure au Mexique en compagnie d’une amie, j’étais prête à me plonger dans des études supérieures en Allemagne.

- Dans quels domaines?

- La philosophie des sciences, plus précisément l’épistémologie que j’ai étudiée à l’Université libre de Berlin. Mais j’ai vite pris conscience qu’il était vain de faire de la philosophie sur les sciences sans connaître ces dernières. J’ai réalisé par ailleurs que j’aurais plus d’influence sur le monde par le truchement d’une approche scientifique. Après un an et demi, j’ai donc changé de filière et me suis mise à étudier la psychologie, avec une spécialité en biologie et neurobiologie. J’ai obtenu un premier diplôme en 2003 que j’ai complété par un mémoire de maîtrise à l’institut Max Planck pour la recherche sur le cerveau, à Francfort.

- C’est dans cet institut que vous avez rencontré Henry qui est devenu votre conjoint?

- En effet, il donnait un cours à l’Institut Max Planck. Quand il a été nommé à l’EPFL, je l’ai suivi. Et en 2006, j’ai soutenu une thèse de doctorat en neurosciences. Henry et moi, nous nous complétons à merveille. Il est plutôt dans le monde la biophysique alors que je suis orientée vers le domaine moléculaire et comportemental et cognitif des neurosciences.

- Sur quoi portait votre thèse à l’EPFL?

- Dans un premier volet, ma thèse étudiait le rôle joué par l’amygdale cérébrale comme centre émotionnel du cerveau où se focalise notamment la mémoire de toutes nos peurs et angoisses. Dans un second volet, elle se focalisait précisément sur l’influence de l’amygdale cérébrale sur l’autisme. Il se trouve que l’un des fils de Henry, Kai, avait été diagnostiqué autiste. Mais le jeune garçon avait dans son comportement plusieurs caractéristiques qui n’étaient pas celles d’un enfant atteint de ce trouble. Cela nous a incités, Henry et moi, à approfondir encore davantage des recherches qui avaient déjà commencé en 1998 au sein de l’Institut Weizmann, au sud de Tel Aviv, et qui se sont poursuivies à l’EPFL.

- En quoi Kai était-il différent des autres enfants autistes?

- Il avait de l’empathie pour les autres, comprenait très bien leurs expressions faciales, ce qui n’est pas le cas d’un enfant autiste qui demeure hermétique à l’aspect émotionnel de son entourage.

- Que vous ont appris vos recherches?

- Nous nous sommes rendu compte que les théories sur l’autisme en cours étaient très contestables. Elles considéraient que les synapses – ces connexions entre les neurones – d’un autiste étaient trop faibles, ce qui expliquait le soi-disant retard mental de celui-ci. En fait, c’est tout le contraire. Nos travaux ont prouvé que les circuits cérébraux des personnes autistes sont fortement activés. Ce phénomène provoque chez elles une surcharge d’informations qu’elles n’arrivent plus à gérer et qui les pousse à se refermer sur elles-mêmes pour se protéger. Comme si elles entraient dans une bulle. Les cerveaux des autistes affichent une performance bien supérieure à la normale. Si par exemple vous faites tomber une boîte d’allumettes devant une personne autiste, celle-ci restera pétrifiée devant ce geste inattendu et se mettra à compter à la vitesse d’un éclair le nombre exact d’allumettes éparpillées sur le sol! Plutôt que de retard mental, il faudrait parler d’avance mentale incontrôlée!

- Et le rôle de l’amygdale cérébrale dans l’autisme?

- Comme l’amygdale est le creuset de toutes nos émotions et que ces dernières sont particulièrement exacerbées chez les personnes autistes, c’est vers le traitement de cette glande que nous devrions nous orienter.

- Quels sont les facteurs à l’origine de l’autisme?

- L’autisme a une origine génétique. Mais l’hérédité n’explique pas tout. Il existe aussi des facteurs épigénétiques causés par des toxines présentes chez une femme enceinte, comme par exemple l’acide valproïque. Nous l’avons vérifié en inoculant cet acide à des rats de laboratoire devenus ensuite autistes. Enfin, il y a des facteurs environnementaux qui peuvent améliorer ou au contraire aggraver la situation. Il est fort probable que l’autisme soit le résultat de la combinaison de ces trois facteurs.

- En quoi l’environnement d’un autiste joue-t-il un rôle si important?

- Un enfant autiste a besoin de sentir protégé, rassuré. Tout événement imprédictible, comme une voiture qui surgit au coin d’une rue ou une porte qui claque, lui procure un grand stress. Son cerveau hyper-stimulé l’interprète comme une agression. C’est pourquoi un environnement paisible et sans surprise est un élément essentiel dans la thérapie d’un autiste. Par ailleurs, les routines que ce dernier a mises en place ne doivent pas être bousculées. Elles participent à sa défense contre les atteintes du monde extérieur. Dire à un autiste de ne plus faire ceci ou cela, de casser certains de ses gestes répétitifs ne fait qu’aggraver la situation.

- En 2007 vous avez fondé Frontiers qui édite des publications scientifiques en libre accès. Qu’est-ce qui a motivé cette initiative?

- Mes collègues et moi nous étions très frustrés par les méthodes de publication traditionnelles. Imaginez une équipe de chercheurs qui aboutissent à une importante découverte après quatre ans de recherche. Ils se tournent naturellement vers le journal scientifique ayant le plus fort impact, comme Nature ou Science, pour la publication de leurs travaux. Si leur offre est refusée, ce qui arrive la plupart du temps, ils s’adressent à des médias moins prestigieux. Cette quête à la publication peut prendre jusqu’à deux ans ou plus. Après une cascade de refus, les chercheurs qui obtiennent enfin le feu vert d’un éditeur doivent encore rémunérer ce dernier. C’est très frustrant et dispendieux pour les équipes de recherche et les universités qui les emploient: à lui seul, le business des inscriptions aux journaux scientifiques représente quelque 14 milliards de dollars par année. Somme à laquelle il faut ajouter 3 milliards de coûts engendrés par la série de refus essuyés par les chercheurs.

- Quelle alternative offre Frontiers?

- Une chance d’être publié rapidement et de manière équitable! Le système traditionnel n’est plus en mesure de suivre l’explosion du nombre de recherches dans le monde. En 2020, la planète comptera quelque 9 millions de chercheurs et 3 milliards de brevets, contre respectivement 7 millions et 1,5 milliard aujourd’hui. Un système de publication en ligne comme le nôtre est assurément adapté au XXIème siècle.

- Avec des critères aussi rigoureux de sélection?

- Une communauté de 65 000 scientifiques de nombreuses universités collabore à Frontiers et participent à l’examen et à la validation de tous les documents que nous recevons. Pour chaque manuscrit examiné, un forum privé est créé sur lequel son auteur et ses pairs peuvent échanger des messages en temps réel. Si le manuscrit est accepté, le nom des personnes qui l’ont évalué est publié. Leur responsabilité est ainsi engagée en toute transparence.

- Combien de disciplines sont-elles concernées?

- Au tout début de ses activités, Fontiers ne couvrait que les sciences de la vie. Aujourd’hui, une quarantaine de domaines sont concernés, des neurosciences à l’engineering en passant par les sciences sociales, la psychologie et la physiologie.

- Rester en Suisse plutôt que de vous établir par exemple dans la Silicon Valley, cela reste toujours le meilleur choix?

- Sans aucun doute. Parmi nos 140 collaborateurs à Lausanne dont la majorité sont des programmeurs, nous recrutons beaucoup de personnes de l’EPFL. Si l’esprit de compétition est moins vif en Suisse que dans la Silicon Valley, le niveau de formation est tout aussi élevé dans ces deux régions. Ici, à Lausanne, de nombreuses nationalités sont représentées parmi lesquelles on ne compte que quelques Suisses. La recherche ne connaît pas de frontière!


En bref

23 décembre 1975: naissance à Wroclaw, Pologne.

1995: Baccalauréat au gymnase Lünen-Altünen, à Lünen (Allemagne)

2001-2002: Travail de diplôme à l’Institut Max-Planck pour la recherche sur le cerveau, Francfort.

1998-2003: Master en psychologie à l’Université technique de Berlin.

2003-2006: Doctorat en neurosciences et neurobiologie du développement au laboratoire de neurobiologie neuronale du professeur Carmen Sandi à l’EPFL.

2006-2007: Post-doctorat au laboratoire de physiologie neuronale du professeur Miguel Nicolelis à l’EPFL.

2007: Cofondatrice et CEO de Frontiers, directrice de projet sur l’autisme au Brain Mind Institute de l’EPFL.

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