A la mi-mai, l’agence de notation Standard & Poor’s a abaissé à «négative» la perspective des notes souveraines du Royaume-Uni jusque-là notées AAA. Inquiétudes sur la charge de la dette et sur la capacité de la politique fiscale à s’ajuster ou non à l’explosion de la dette publique: les motifs de ce changement de notation n’étonnent pas les investisseurs familiers des pays émergents. Parallèlement, cette année, la performance des actifs des marchés émergents (ME) met en évidence le rôle moteur de ces pays dans la sortie de crise. En effet, les actions, obligations et devises de ces pays ont nettement surperformé les actifs risqués du monde développé. S’agit-il exclusivement d’un vote de confiance à l’égard des marchés émergents, ou d’autres facteurs entrent-ils en jeu?

La performance de la plupart des marchés émergents en 2009 est impressionnante. Ainsi, au 15 juin, les actions russes ont presque doublé de valeur depuis les chiffres très bas de février. Le Brésil, la Chine (actions H) et Taïwan ont généré des rendements supérieurs à 30% depuis janvier, tandis que les titres indiens bondissaient de 60% selon les données MSCI. Mauvais élève avec une hausse de seulement 27% depuis le début de l’année, le marché coréen dépasse les 8% de rendement moyen affiché par le monde développé en 2009. D’autres actifs émergents présentent une évolution similaire. Ainsi, le rand sud-africain et le réal brésilien ont grimpé de 15% par rapport au dollar US, tandis que le peso mexicain et la lire turque ont regagné le terrain perdu au premier trimestre. Concernant les emprunts émergents, les rendements globaux des dettes souveraines en devises fortes s’élèvent à 13% depuis le début de l’année (selon l’indice JP Morgan EMBI).

Dans une certaine mesure, la performance positive est une réaction aux ventes massives de l’an dernier. Les indicateurs de momentum qui mesurent la rapidité d’évolution des cours boursiers signalaient fin 2008 que la reprise n’allait pas tarder sur les marchés émergents. Dans le même temps, les données de flux des fonds indiquaient que les investisseurs avaient quitté les marchés émergents au profit d’actifs moins risqués tout au long de l’année 2008. Alors que l’aversion au risque commence à se normaliser et que la confiance des investisseurs remonte, l’argent revient dans la classe d’actifs, revitalisant la demande en titres. C’est un élément très important si l’on considère les événements de l’an passé, avec notamment les ondes de choc entraînées par la faillite de Lehman Brothers et la paralysie des marchés du crédit.

Concernant les défis liés à la hausse des dettes publiques, le FMI estime que d’ici à 2014, les pays membres du G20 présenteront un endettement trois fois supérieur à celui des pays émergents. Cette forte dégradation peut s’expliquer par le sauvetage du système financier et les incitations fiscales pour lutter contre la crise, mais également par des facteurs à long terme tels que la démographie défavorable des pays riches. De prime abord, la situation semble bien meilleure sur les marchés émergents. En effet, l’épicentre de la récession mondiale se situe dans les économies développées qui ont affecté les pays émergents en diminuant leur demande d’exportation. Pour une fois, les défis qui attendent les ME ne devraient pas dépendre de problèmes fiscaux ou liés à l’endettement.

La hausse de l’endettement des pays riches suite au sauvetage du système financier et à la récession ne doit pas être prise à la légère, comme en attestent les crises de dette qu’ont connues les ME. Dans le même temps, de nombreux ME ont connu d’importantes améliorations structurelles ces cinq dernières années. Toutefois, d’énormes défis attendent encore de nombreux pays en développement, notamment en Europe. Les craintes récentes de dévaluation massive en Lettonie et l’inquiétude qui perdure autour de la hausse des créances en souffrance en Russie en sont des exemples éloquents. Partout ailleurs, les perspectives sont relativement réjouissantes, à l’image du rebond de la production industrielle en Chine, en Corée du Sud et à Taïwan. Autre surprise positive, le Brésil, dont le PIB du premier trimestre laisse entrevoir une sortie de crise plus rapide que prévu.

Si l’on peut être tenté de sou­ligner la performance forte des actifs des ME cette année en avançant des arguments fondamentaux, en fait, ce rally semble plutôt être une contre-réaction aux ventes massives de l’an dernier. A moyen terme, la perspective des marchés émergents demeure positive, alors que de grandes économies doivent faire des choix politiques difficiles pour tenter de réduire leur dette dans les années à venir. Pour une fois, les marchés émergents ne semblent pas concernés par ce genre de problème et pourront récolter, à moyen terme, les fruits de leur gestion prudente de la dette en début de décennie.

*Analyst Emerging Markets Strategy, Bank Julius Baer.