Est-ce un rêve de vouloir créer des ponts entre le Forum social mondial (FSM) et le Forum économique mondial, dont les travaux se sont achevés simultanément mardi à Porto Alegre et à Davos? La question a été évoquée à maintes reprises aux deux endroits, mais apparemment davantage dans la station grisonne que dans la ville brésilienne. Parmi le premier à en parler – et pas le moindre –, le chef d'Etat brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, dans son discours dimanche devant les leaders politiques et économiques: «Nous affirmons nos revendications de justice sociale, sans faire de concession. Mais cela ne devrait pas empêcher un dialogue entre les gardiens de la globalisation, telle qu'elle est incarnée par les multinationales, et leurs rivaux qui plaident pour l'équité.» La proposition est de taille, d'autant plus qu'elle vient de l'une des personnes les plus critiques à l'égard du Forum de Davos. Si les échos ont été nombreux et favorables dans les Alpes, tel n'est de loin pas le cas au FSM. Pour la petite histoire, un proche conseiller de Lula, ouvertement favorable à une participation à Davos, a été entarté dimanche par un délégué brésilien au Forum, en guise de protestation.

En réalité, plusieurs observateurs, même s'ils sont impressionnés par l'enthousiasme à Porto Alegre, notent que le FSM devient une plate-forme radicale d'opposition et surtout, dépourvue de toute force de proposition. «Les délégués n'ont pas fini de jurer qu'ils supprimeront leurs ennemis: le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, les multinationales et l'Organisation mondiale du commerce», constate l'un d'entre eux. Certains contestataires voient d'un mauvais œil la stratégie qui mène à la prise du pouvoir politique par un mouvement social, à l'instar du Brésil où un ancien syndicaliste est devenu chef d'Etat. «Maintenant, son gouvernement est l'otage des multinationales et du FMI», commente Susan George, vice-président d'Attac-France et militante de la première heure contre les institutions de Bretton Woods. Celle-ci avait publiquement demandé à Lula de renoncer à son voyage en Suisse.

Pour Christian Coméliau, professeur à l'Institut universitaire d'études du développement à Genève, même si la réalité du monde – la globalisation – ne profite pas à tous, les visions sont différentes entre Davos et Porto Alegre. «Le FSM combat la logique du WEF pour qui l'aspect économique prime sur la justice sociale», dit-il. Il fait ensuite remarquer que le rendez-vous social a été créé comme une plate-forme de dénonciation et comme une alternative à l'idéologie néolibérale incarnée par les «Global leaders» de Davos. Le professeur souligne toutefois que Davos se rend compte aujourd'hui que le commerce ne fait pas le bonheur de tout le monde et surtout, qu'il n'est pas durable dans le temps. C'est pourquoi, selon lui, des ponts sont tout à fait imaginables dans la mesure où le WEF consacre désormais plus de place aux préoccupations sociales et environnementales.

Mais au FSM 2003, les délégués ont peu parlé de dialogue. Ils se sont par contre beaucoup penchés sur les prochaines protestations publiques. La liste est longue. Sous le titre: «Cancun ne sera pas une fête», l'organisation «Le monde n'est pas à vendre» invite les militants à se rendre dans la station balnéaire mexicaine où a lieu en septembre la prochaine conférence ministérielle de l'OMC. Auparavant, les contestataires seront en Suisse et en France fin juin, à l'occasion du prochain Sommet du G8 à Evian. Dans deux mois, ce sont les paysans européens qui entendent faire le siège de l'OMC à Genève. En novembre, le Forum social européen prendra date à Paris. Sans compter les nombreuses manifestations contre une éventuelle guerre en Irak, où anti-mondialistes et pacifistes se rencontrent. La toute première est convoquée le 15 février dans toutes les grandes villes du monde.

Une chose est sûre. Tout en se félicitant du bilan de cette troisième édition, les organisateurs admettent que le statu quo est impensable à l'avenir. Du coup, un certain nombre de changements sont déjà agendés. L'an prochain, le forum aura lieu en Inde, probablement à Hyderabad, en dépit des pressions afin qu'il reste au Brésil. Ensuite, il n'aura pas forcément lieu aux mêmes dates que le WEF. Ainsi, il laisserait tomber l'habit de rencontre alternative à celle de Davos. Enfin, ils feraient plus de place aux jeunes professionnels et militants aux dépens de vieux routiers qui pour certains, sont figés dans l'opposition passéiste. Pour ces derniers, s'ouvrir, c'est encore dialoguer avec le diable.