A 31 ans, Elizabeth Holmes est la plus jeune milliardaire de la planète. Sa fortune est estimée à plus de 4,5 milliards de dollars. Selon le magazine Forbes, elle est devenue en 2015 la 110e plus grosse fortune des Etats-Unis. La jeune femme, qui n’est pas une héritière, a construit l’empire Theranos. Basée dans la Silicon Valley, sa société est évaluée à 10 milliards de dollars et réalise un chiffre d’affaires de 9 milliards de dollars. Avec 400 millions de dollars levés auprès d’investisseurs extérieurs, elle a réussi à garder le contrôle du groupe – créé en 2003 – en conservant plus de 50% du capital.

Son entreprise de 500 personnes distribue des nanocapsules qui permettent d’effectuer une batterie de tests rapides et à bas coût, à partir d’une goutte de sang uniquement, prélevée au bout du doigt. La technologie permet d’éviter l’épreuve de l’aiguille plantée dans le bras.

Quelle est la réaction des sociétés romandes spécialisées dans le diagnostic face au succès d’Eli­zabeth Holmes? Un mélange d’admiration et de scepticisme est perceptible dans les start-up romandes.

«J’ai été dans un centre Theranos pour me faire tester et la réalité est autre: non pas une mais plusieurs gouttes de sang sont parfois nécessaires. Et les résultats sont obtenus après un à trois jours», témoigne Arthur Queval, directeur de Qloudlab, une start-up lausannoise qui développe un dispositif qui se «colle» à l’écran tactile d’un smartphone et permet, à partir d’une seule goutte de sang, de réaliser des analyses en quelques minutes seulement. «Theranos a le mérite de démocratiser l’analyse sanguine au bout du doigt», note, pour sa part, Eric Ödman, directeur de DBS System, une start-up romande qui a développé un kit d’analyses par microfluidique.

Qu’en est-il de la qualité des tests de Theranos? «Le groupe américain propose une panoplie d’analyses dans le domaine de la biochimie. Ils sont certifiés CLIA, ce qui est une certification amé­ricaine très sérieuse pour les laboratoires de diagnostic médical», précise Goranka Tanackovic, directrice de Gene Predictis, une société lausannoise spécialisée dans la médecine personnalisée qui a développé un outil permettant d’analyser la façon dont une personne réagit à une combinaison médicamenteuse.

La technologie de Theranos ne semble toutefois pas révolutionnaire, selon la plupart des entreprises interrogées. «L’innovation réside essentiellement dans son modèle d’affaires. La société casse les prix, en facturant des analyses à prix réduit. Ses concurrents sont essentiellement des laboratoires classiques tels que Quest Diagnostics», estime, pour sa part, Luc ­Gervais, fondateur de 1Drop­Diagnostics à Neuchâtel, une start-up qui développe une puce microfluidique permettant de tester des centaines de protéines, grâce également à une goutte de sang mais directement «au lit du patient».

«Theranos a plus innové dans les procédés que dans la technologie. Elle a mis en place une bonne stratégie marketing, note pour sa part Jurgi Camblong de Sophia Genetics, une société vaudoise spécialisée dans la médecine personnalisée. Garder le contrôle d’une société qui a levé 400 millions de dollars, c’est très fort. Je ne sais pas comment Elizabeth Holmes a réussi cet exploit.»

Pour promouvoir ses analyses de sang moins chères et plus accessibles au plus grand nombre, Theranos collabore avec la plus grande chaîne de pharmacie américaine, Walgreens. Grâce à l’automatisation des processus, le groupe américain offre ses analyses à des tarifs très compétitifs, réduits de moitié par rapport aux analyses traditionnelles.

Luc Gervais semble sceptique face à la valorisation de l’entreprise. «La technologie n’est pas révolutionnaire. Il y a une vague biotech aux Etats-Unis, voire une bulle spéculative. Elizabeth Holmes a pu faire croire aux investisseurs que sa société avait beaucoup de valeur, mais son entreprise risque de voir sa marge s’effriter avec des coûts d’analyse au rabais. Les infirmières ne sont certes plus indispensables pour effectuer les prises de sang mais Theranos doit engager du personnel pour transporter les échantillons jusqu’au laboratoire centralisé de la société, engager du personnel de laboratoire pour effectuer les analyses, et acheter des équipements de laboratoire dispendieux», souligne Luc Gervais, qui s’étonne également de la composition du conseil d’administration du groupe américain, constitué notamment d’Henry Kissinger – ancien secrétaire d’Etat de Richard Nixon et de Gerald Ford –, d’anciens sénateurs, secrétaires d’Etat ou même d’un ancien amiral de la Marine.

«Theranos a plus innové dans les procédés que dans la technologie et a mis en place une bonne stratégie marketing»