C'est depuis un immeuble discret, situé sur les bas de Lausanne, qu'André Calantzopoulos (47 ans) dirige la branche internationale du cigarettier Philip Morris, propriété du groupe Altria (Philip Morris USA, Kraft Foods et Philip Morris International). Par ses chiffres, la présence du fabricant hors de son pays d'origine – les Etats-Unis – impressionne. 43 000 employés actifs dans 160 pays dégagent un chiffre d'affaires de 33,3 milliards de dollars et un bénéfice d'exploitation de 6,3 milliards. Pas de quoi donner toutefois le tournis à cet ingénieur de l'EPFL. En poste depuis près de deux ans, cet Helvético-Grec revient sur les projets en terre vaudoise du cigarettier, qui entend investir 130 millions pour l'extension de son siège. Même si lui n'y passe que 50% de son temps, Lausanne restera bien la base arrière du groupe. Cible des gouvernements – via la hausse des taxes sur les cigarettes –, des avocats – suite aux procédures entamées à son encontre –, André Calantzopoulos, ouvert et attentif, défend bec et ongles la réputation du cigarettier. Discours rodé d'un pro du marketing.

 

Le Temps: Pourquoi avez-vous installé vos activités internationales à Lausanne?

André Calantzopoulos: La décision remonte à 2002. Elle revient à mon prédécesseur. Nos activités en Europe et en Afrique, soit 70% de notre chiffre d'affaires, étaient basées depuis longtemps à Lausanne. Il était logique que notre quartier général se situe près de ce centre névralgique.

 

– Comment vous sentez-vous en Suisse?

– Nous sommes très contents. Nous fêtons cette année nos quarante ans de présence. La Fabrique de Tabacs Réunies à Neuchâtel, rachetée en 1964, est notre première implantation en dehors du sol américain. Cette usine a aidé à notre expansion, elle en fut la matrice. Nombre de nos ingénieurs sont passés par la Suisse.

 

– La Suisse, justement, réfléchit à l'introduction de nouvelles normes sur la teneur en goudron et en nicotine. Pareille décision pourrait vous pousser à quitter le pays.

– Nous entretenons un excellent dialogue avec le gouvernement. Même s'il y a eu un ratage au moment de la hausse des taxes de 50 centimes. Sur le principe, l'Etat est souverain et je respecte sa décision. Nous demandons néanmoins à être avertis à l'avance de ce type de décisions pour nous y préparer. Au sujet de la diminution du taux de goudron, cela n'est pas un problème pour les cigarettes destinées à la Suisse. Cela pose cependant des difficultés pour les cigarettes exportées. Chaque pays a ses propres règles et certains consommateurs étrangers exigent un goût plus fort. Sachant que notre usine est fortement axée sur l'exportation, si nous ne pouvons plus produire en Suisse, nous irons ailleurs.

 

– La France augmente le prix de ses taxes sur les cigarettes, d'autres pays y réfléchissent. Cela vous inquiète-t-il?

– Nous appuyons toute réglementation, mais nous sommes surtout ouverts à la discussion. Nous avions une approche conflictuelle par le passé, nous pensons désormais qu'il vaut mieux discuter. A court terme, l'imposition d'une taxe permet de diminuer les effets nocifs de la cigarette sur la santé. Sur le principe, je ne peux pas argumenter. Il faut néanmoins prendre en considération d'autres éléments. Parmi eux, l'apparition d'effets indésirables comme la contrebande et la contrefaçon, qui impliquent des pertes de recettes pour l'Etat. Cela rend aussi des produits de substitution comme les cigarettes à rouler attractifs. Le Royaume-Uni est un bon exemple. Les taxes augmentent depuis des années. Le marché officiel s'y est effondré, mais le niveau de consommation n'a pas changé.

 

– Votre groupe fait l'objet de nombreuses plaintes de la part de fumeurs atteints dans leur santé. Cela met-il en danger la poursuite de vos activités?

– La situation de Philip Morris International (PMI) n'est pas comparable à celle de notre branche américaine. Il y a des procédures en cours en Argentine et au Brésil, mais aucune de ces affaires ne présente un risque, même minime. De plus, la situation est bien gérée aux Etats-Unis. Nous venons de gagner des cas essentiels et n'avons jamais été aussi bien placés.

 

– Comment faites-vous pour motiver des employés dont la société est constamment montrée du doigt?

– Nous sommes l'entreprise de tabac la plus performante du monde. Et nous faisons partie des plus grandes entreprises de produits de consommation. Les gens en sont fiers. Nous n'avons aucune peine à attirer les meilleurs talents. Nous entendons continuer à croître plus rapidement que nos concurrents. Mais, surtout, nous voulons conquérir la Chine. Nous détenons 15% du marché mondial et 23% sans la Chine. Les perspectives restent grandes, même si le marché stagne ou la consommation baisse. Nous sommes cependant conscients que nous vendons un produit à risques.

 

– Comment vous positionnez-vous par rapport à ce risque?

– Nous faisons preuve d'une totale transparence à l'égard des consommateurs. Nous leur disons ouvertement qu'une cigarette légère n'est pas moins nocive. Et que la meilleure façon de ne pas prendre de risques, c'est d'arrêter de fumer. Nous cherchons aussi à sensibiliser les jeunes à travers leurs parents, les écoles. Enfin, diminuer le risque et la fumée environnante est une des priorités absolues de notre industrie. Nous vendons néanmoins un produit légal que les consommateurs choisissent. Notre objectif est de leur proposer le meilleur produit, de leur donner du plaisir.

 

– Etes-vous fumeur?

– Je fume des cigarettes professionnellement. Je goûte les marques de la concurrence. Je m'accorde parfois aussi un

cigare.

 

– Comment abordez-vous la question de la cigarette au sein de votre famille?

– Ma femme a arrêté de fumer quand elle était enceinte. Comme elle allaite en ce moment, il n'est pas question qu'elle reprenne. Etant père de famille, je suis convaincu par ailleurs qu'il ne faut pas fumer devant les enfants.

 

– Comment vivez-vous le fait de vendre un produit qui tue?

– La cigarette est un produit utilisé par plus d'un milliard de personnes, qu'il est légal de vendre. Ma fonction est d'offrir le plus de plaisir aux consommateurs sans gêner les autres. Cela fait dix-neuf ans que je travaille chez PMI et je suis fier de notre succès, de notre approche, de notre transparence et de notre volonté de dialoguer.