L'Espagne va-t-elle désormais compter sur un des plus puissants groupes électriques du monde? Si la réponse paraissait évidente il y a encore quelques semaines, le doute reste entier depuis que le gouvernement a rendu, vendredi soir, un verdict ambigu. A-t-il voulu davantage favoriser les intérêts d'une mégafusion ou renforcer les règles de la concurrence? Ce soir, les patrons de Endesa et Iberdrola, les deux leaders du marché électrique espagnol, devaient se prononcer de façon définitive et clore ainsi un feuilleton économique fait de maints rebondissements.

Ce qui ne fait pas de doute, c'est que le gouvernement d'Aznar impose des conditions restrictives qui ne sont pas du goût des deux groupes électriques. A l'automne dernier, lorsque Endesa et Iberdrola – qui contrôlent à eux deux 80% du marché national – annoncent leur fusion, l'affaire fait grand bruit. Cette opération, la plus ambitieuse jamais réalisée en Espagne, écraserait la concurrence et donnerait naissance au quatrième groupe mondial par sa capitalisation boursière.

Las, sous pression de Bruxelles et soucieux de préserver la concurrence, Madrid vient d'infliger un camouflet à la volonté de puissance des deux leaders. Le gouvernement limite la production de la potentielle fusion à 42%, la distribution à 48% et la commercialisation à 40%, ce qui revient à perdre environ 8 millions de clients (sur un total de 18 millions). Des exigences certes plus souples que ce que recommandaient de récents rapports officiels, mais considérées comme «draconiennes» par Martin Villa et Oriol, les deux patrons concernés. Pour eux, la déconvenue ne s'arrête pas là: Endesa et Iberdrola ont jusqu'à mai 2002 pour vendre aux enchères leurs actifs à hauteur de 7,5 milliards de francs, ce qui suppose notamment de se défaire d'une centaine de centrales.

Si la fusion devait être approuvée, l'exécutif sera parvenu à ses fins, à savoir permettre la naissance d'un groupe puissant sur le marché mondial et réorganiser le marché électrique national qui, depuis des lois de juin 2000, est l'un des plus privatisés d'Europe.

Selon les calculs du ministre de l'Economie Rodrigo Rato, deux autres poids lourds devraient faire leur entrée sur le marché électrique, dont, à coup sûr, le groupe pétrolier espagnol Repsol. Cette redistribution de cartes provoque néanmoins des grincements de dents: Repsol, justement, contrôle 80% du marché du gaz naturel. Quant à Union Fenosa, troisième du marché électrique, il dénonce la politique du «deux poids, deux mesures», elle qui l'an dernier s'est vu refuser par le gouvernement une OPA sur Hidrocantabrico. Nul doute, donc, que Madrid a fait en sorte de ménager la chèvre et le chou: respect de puissants intérêts économiques où le pouvoir gardera un certain contrôle grâce à la golden share; et, dans le même temps, volonté affichée de respecter la libre concurrence et de jouer au bon élève aux yeux de Bruxelles. Un pari qui implique un possible écueil. Si, au final, la fusion échoue, Madrid sera donné responsable du divorce.