Après trois ans de calme plat, les entreprises se réveillent. Elles lancent tous azimuts des offres publiques d'achats (OPA). Parmi l'une des dernières en date annoncée la semaine dernière, celle du canadien Alcan sur le français Pechiney. Même si ce dernier a rejeté l'offre à 41 euros l'action, la jugeant pas assez attrayante financièrement pour ses actionnaires, Pechiney attend une contre-offre d'Alcan, tentant ainsi de faire monter les enchères. «Il est normal de refuser cette offre, explique Jad Hobeiche, associé vice-président investments chez Raymond & James à Lausanne. Il y a trois ans en arrière, Pechiney valait le double.» Le Français souhaite sans doute retrouver le niveau de prix lorsque l'opération à trois (Alcan, Algroup et Pechiney) avait échoué en 2000.

Aujourd'hui, les entreprises qui lancent des OPA font «un peu les soldes». Dès lors, on peut comprendre que les prix proposés par les acquéreurs ne soient pas du goût des entreprises cibles d'une OPA. Outre Pechiney, le conseil d'administration du suisse Centerpulse (ex-Sulzer Medica) a recommandé à ses actionnaires d'attendre une meilleure offre de la part des deux prétendants que sont l'américain Zimmer ou le britannique Smith & Nephew.

Si les affaires reprennent dans le secteur des fusions et acquisitions (M & A), c'est donc que le prix des actions des sociétés cotées en Bourse est particulièrement attractif. C'est là un des points très différent de l'époque euphorique de la fin des années 1990. Rien à voir en effet avec l'opération menée, par exemple, par le Credit Suisse Group en 2000, qui avait racheté la banque d'affaires Donaldson, Lufkin & Jenrette pour la bagatelle de 19,7 milliards de francs (153 francs par actions). «Aujourd'hui, les OPA sont plus raisonnables et mieux pensées qu'à cette époque, estime un analyste financier. Certes, certaines sociétés sont sous-évaluées, mais le niveau des valorisations reste dans des proportions acceptables pour faire de bonnes affaires.» Après le scandale Enron, les entreprises sont plus pointilleuses et scannent les comptes de leurs cibles potentielles avant de faire une offre. Selon Sergio Terribilini, vice-président chez Vontobel à Zurich, «les entreprises ne sont plus sous pression pour faire leur offre immédiatement. Elles se donnent le temps d'examiner attentivement chaque opportunité, car elles n'ont pas peur de manquer une occasion, tant il existe d'opportunités». Cette sérénité pourrait être de courte durée si une «fusionnite aiguë» se propage à nouveau sur les marchés boursiers et contamine les entreprises. Toutefois, les autorités de la concurrence ont acquis de l'expérience et elles sont devenues plus vigilantes en matière de concentration. Elles veillent à faire respecter les règles du jeu.

Ce regain d'intérêt pour les OPA ravit les banques d'affaires, véritables chefs d'orchestre de ces opérations. Ce sont elles qui conseillent les présidents directeurs généraux (CEO) qui ont repris «confiance», terme magique en finance qui permet de passer à l'offensive. Ils profitent certes des prix attractifs des sociétés cotées, pensent qu'une reprise économique pour l'an prochain est possible, mais surtout, ils bénéficient du contexte général très favorable: les taux d'intérêt sont au plus bas et permettent de financer ces coûteuses batailles boursières. Là encore, c'est un autre point qui diffère de la période faste de la fin des années 1990.

Des liquidités à placer

Enfin, certaines entreprises, à force de restructurer et de céder des actifs non stratégiques, disposent d'un véritable trésor de guerre. «Elles investissent aujourd'hui leurs liquidités pour éliminer tout simplement leurs concurrents en les rachetant», souligne Jad Hobeiche. Trouver une cible, c'est une solution pour créer davantage de valeur. Cela évite de restituer, sous forme de dividendes ou de rachats d'action, tout cet argent accumulé. Par exemple, Cisco ou Microsoft pourraient bien repartir à l'assaut de plusieurs sociétés en ayant respectivement 20 milliards et 50 milliards de dollars de liquidités. De quoi faire de belles emplettes.

Car c'est bien le secteur des technologies qui offre le plus grand potentiel de consolidation. Selon une étude de Merrill Lynch, l'univers des sociétés technologiques a doublé entre 1993 et 2001 pour atteindre le nombre de 1600. La banque d'investissement estime qu'à la fin de cette année il sera inférieur à 1500 entreprises. C'est aussi l'avis de Jad Hobeiche qui place, au niveau mondial, l'industrie technologique en première ligne, suivie par les secteurs bancaire et technologique. Sergio Terribilini est moins restrictif: «Tous les secteurs industriels seront touchés. Tout le monde est à l'affût.»

Qu'en est-il de la Suisse? A part l'OPA sur Centerpulse, les analystes ne prévoient pas d'autres raids sur les entreprises cotées au SMI. Mais à l'heure actuelle, tout est possible, même la transaction la plus exotique. Les sociétés suisses ont subi la même décote que leurs consœurs européennes ou américaines. Le prix de leurs actions est donc tout aussi séduisant.