Mardi 1er janvier, les bourses japonaises de Tokyo et d’Osaka ont fusionné, donnant naissance à un nouvel ensemble baptisé Japan Exchange Group. La bourse de Tokyo, non cotée, avait lancé l’été dernier une offre valorisant Osaka à quelque 1,65 milliard de dollars. Ne manquaient que les approbations réglementaires.

La finalisation de l’opération intervient moins de deux semaines après que l’américain ICE a annoncé, le 20 décembre 2012, son intention de racheter NYSE Euronext, le groupe transatlan­tique qui opère notamment les bourses de New York et de Paris.

Au Japon, la nouvelle bourse gérera environ 3600 milliards de dollars de titres cotés, la plaçant selon ce critère au troisième rang mondial, derrière NYSE Euronext et l’américain Nasdaq-OMX, selon les chiffres de la Fédération mondiale des bourses. En revanche, selon les valorisations qui auraient été retenues pour l’opération, le groupe restera un «petit Poucet» en termes de capitalisation boursière, au septième rang mondial, loin derrière les mastodontes de Hongkong ou de Chicago, avec un poids de 4,3 milliards de dollars.

S’imposer face à la concurrence

Tout comme l’opération ICE-NYSE, la fusion entre Tokyo et Osaka répond à un objectif clair: s’imposer dans le jeu de la concurrence mondiale. Là où les bourses européennes essaient d’endiguer l’essor des plateformes alternatives issues de la dérégulation du secteur en 2007, les places japonaises rêvent de damer le pion à leurs rivales asiatiques de Hongkong, Shanghai ou encore Singapour.

Les complémentarités entre les deux vieilles dames du capitalisme nippon peuvent les y aider. Fondée en 1879, la bourse de Tokyo concentre 88% des échanges d’actions japonaises; celle d’Osaka, d’un an son aînée, est spécialisée dans les produits dérivés, dont le contrat à terme sur le fameux indice Nikkei.

Cette seconde activité – les dérivés – est de loin la plus rentable, à l’heure où les marchés actions sont, partout dans le monde, affectés par la faiblesse des volumes.

Les places japonaises peinent à enrayer leur déclin depuis la fin des années 1980 et le dégonflement de la bulle financière. Alors que le Nikkei atteignait 39 000 points en 1989, il évolue depuis près d’une décennie autour des 10 000 points. Et ce, malgré la belle performance de l’indice (+22,94%) en 2012, et l’introduction en bourse de Japan Airlines, star déchue des marchés en faillite en 2010, qui est parvenue à lever 6,6 milliards d’euros en septembre – la deuxième plus grosse opération mondiale après celle de Facebook en mai. Depuis 2010, les autorités japonaises souhaitent créer ce qu’elles appellent une «plateforme globale», dans le but de redevenir le «hub» financier de l’Asie d’ici à 2020. Dans les tuyaux depuis mars 2011, le rapprochement a longtemps buté sur des questions de forme, Tokyo n’étant pas coté.

Le seul fait d’avoir mené l’opération à son terme est une bonne nouvelle, tant les mariages se sont avérés complexes dans le secteur ces dernières années. Fusion avortée entre Londres et Toronto, puis Singapour et Sydney en 2011, veto de Bruxelles au rapprochement entre NYSE Euronext et son homologue allemand Deutsche Börse… Depuis 2010, pas moins de 32 milliards de dollars d’opérations annoncées sont partis en fumée! En cause, pêle-mêle, sujets réglementaires et enjeux de souveraineté nationale. Un cocktail explosif.

Sursaut de patriotisme

En Occident, le rachat de NYSE Euronext par ICE pour 8,2 milliards de dollars a d’ailleurs fait l’objet de tentatives de blocage, dès le lendemain de son annonce.

Un fonds de pension américain, le New Jersey Carpenters Pension Fund, a porté plainte contre l’opérateur transatlantique devant un tribunal new-yorkais, arguant que l’opération ne le valorise pas assez. Il compte tenter de fédérer d’autres actionnaires pour monter une action en nom collectif (class action) contre NYSE Euronext afin de s’opposer à ce «processus désespérément défectueux».

Même si l’opération est menée à son terme, elle augure de nouveaux bouleversements dans le secteur pour les mois à venir. En effet, ICE a indiqué son intention de ne conserver que le NYSE et le marché londonien des dérivés Liffe.

L’acheteur compte se séparer d’Euronext, l’entité qui regroupe les quatre places d’Europe continentale (Paris, Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne): elles devraient être introduites en bourse d’ici dix-huit à vingt-quatre mois.

Difficile de savoir si ce «lâchage» en bonne et due forme les isolera encore davantage face à leurs concurrentes américaines, ou s’il peut être une opportunité de réparer les errements de la stratégie du secteur depuis l’échec du rapprochement entre NYSE Euronext et Deutsche Börse. Voire générer un sursaut de patriotisme de la part des banquiers et investisseurs hexagonaux pour se réapproprier le marché parisien… Le grand mercato des bourses ne fait que commencer.