Les invités

Le futur de l’habillement au Bangladesh

* Fondateur d’ImpactEconomy

Le 24 avril 2014 a marqué le premier anniversaire du plus grand accident industriel d’Asie du Sud depuis le désastre de Bhopal en 1984: l’effondrement des huit étages du Rana Plaza, à Dacca. Cette tragédie a placé la sécurité des ouvriers de l’industrie du textile en première page des médias du monde entier et a montré qu’il n’était plus possible d’ignorer les problèmes profonds qui touchent ce moteur de l’exportation pesant 22 milliards de dollars. La catastrophe du Rana Plaza a eu un effet catalytique puisqu’elle a mis en action un puissant groupe d’acteurs déterminés à ce que ce genre d’accident ne se reproduise plus jamais. Une année après, où en est la situation et vers quoi évolue-t-elle?

Les exportations de prêt-à-porter du Bangladesh ont bondi de 20% sur la première moitié de l’année fiscale 2013/2014. Néanmoins, l’incertitude politique, l’agitation des travailleurs et les problèmes de sécurité des usines n’ont pas baissé. L’accident du Rana Plaza a poussé les acheteurs à prendre des mesures quant à la sécurité des bâtiments et au risque d’incendie. Plusieurs acheteurs européens se sont engagés à travers l’Accord on Fire and Building Safety in Bangladesh, de nombreux acheteurs américains ont signé un accord comparable avec l’Alliance for Bangladesh Worker Safety. En complément de cet Accord et de cette Alliance, une initiative gouvernementale a été lancée sous le nom de Plan d’action nationale tripartite sur les incendies, la sécurité électrique et l’intégrité physique dans le secteur du prêt-à-porter au Bangladesh.

Les objectifs de ces initiatives sont ambitieux. Les signataires de l’Accord s’engagent explicitement pour «une industrie du prêt-à-porter sûre et durable au Bangladesh où aucun travailleur n’ait à redouter des incendies, l’effondrement de bâtiments ou d’autres accidents évitables par des mesures de santé et de sécurité raisonnables». L’Accord lie entre elles les unions industrielles internationales, l’UNI Global Union, les unions bangladaises et les marques internationales. Il exige de ces dernières qu’elles déclarent leurs usines de production et il dispose du soutien du gouvernement du Bangladesh et de l’Union européenne. Dès les premiers mois de 2014, ces initiatives ont été ratifiées par 150 entreprises autour du globe et par 1700 fabriques d’habits au Bangladesh, avec l’ambition de mettre en place des mesures de santé et de sécurité tout au long de la chaîne de production.

Suite à la catastrophe du Rana Plaza, la question de la santé et de la sécurité au travail s’est retrouvée au centre de l’attention de l’industrie de l’habillement. Mais il reste beaucoup à faire. Entre novembre et décembre 2013, une enquête menée par l’Alliance auprès de 3200 employés répartis dans 28 fabriques a révélé que 65% des travailleurs préféraient travailler sur un étage proche du sol pour des raisons de sécurité, que 34% avaient déjà été témoins d’incendies et que seulement 34% réagiraient à une alarme incendie de la même manière que face à un feu réel. Ces conclusions illustraient clairement le besoin d’une formation incendie complète.

Le cas du Rana Plaza a montré une fois de plus que la seule quête du profit ne suffit pas et qu’un plan d’action plus ambitieux quant à la santé et la sécurité doit être élaboré. Selon l’Organisation internationale du travail, les accidents professionnels continuent d’être un problème sérieux et ils sont causés par une large palette de facteurs. Ces derniers peuvent être liés au mauvais état des infrastructures, telles des installations électriques désuètes, à des pratiques de construction dangereuses, telle l’accumulation de moyens de production dans des structures déjà existantes, sans autorisation officielle, ou encore à des constructions sur un sol instable. Mais beaucoup de problèmes proviennent également de mauvais comportements: c’est le cas par exemple des superviseurs d’étage fermant les portes à clé ou de fenêtres obturées par des barres de fer. D’autres problèmes résultent de pratiques managériales dépassées: manque de canaux de communication entre cadres intermédiaires, travailleurs de première ligne et direction – sans oublier la corruption ordinaire.

Pour rendre plus sûres les infrastructures, l’Accord, l’Alliance et le Plan d’action nationale sont engagés dans un travail très vaste. L’Accord a annoncé en janvier 2014 que son équipe technique avait finalisé les normes d’inspection concernant la sécurité incendie, le réseau électrique et les bâtiments; l’Alliance est également devenue opérationnelle avec la création d’un bureau à Dacca pour diriger son action locale. D’ici à la fin de l’année, la première phase des trois initiatives mènera à l’inspection préliminaire de 3967 usines. En outre, le gouvernement du Bangladesh a fait passer en juillet 2013 un amendement quant au code du travail afin de renforcer les droits de liberté d’association et de convention collective. Il a également augmenté les salaires de 38 à 68 dollars par mois, ce qui reste compétitif par rapport aux salaires du Cambodge (80 dollars) ou de l’Inde (71 dollars).

Les problèmes sont divers et couvrent un large spectre, mais ils sont néanmoins tous liés à l’étape de manufacture, ainsi que l’explique notre rapport «Creating Sustainable Apparel Value Chains». Nos conclusions s’appliquent au Bangladesh autant qu’à d’autres zones de production, le long de la nouvelle Route de la soie ou au-delà. Il apparaît que seule une approche systémique permettra d’identifier les leviers pertinents pour permettre une avancée décisive vers une industrie du textile globale et durable au Bangladesh et ailleurs.

Le succès de cette réalisation sera dépendant de l’instauration d’une relation de bénéfice réciproque entre l’augmentation de la productivité et de la compétitivité d’une part, et l’amélioration de l’impact social et environnemental d’autre part. La réussite de cette évolution inclut la prévention des incendies et la sécurité des bâtiments, mais elle dépendra également d’autres domaines clés tels que:

– l’optimisation de la productivité des ressources et la transparence dans la chaîne d’approvisionnement;

– la mise à niveau des infrastructures de l’industrie grâce à des investissements d’impact;

– une amélioration plus ambitieuse des conditions de travail;

– l’étude et la reproduction des méthodes employées par les leaders du marché.

L’accident du Rana Plaza a poussé les acheteurs à prendre des mesures quant à la sécurité des bâtiments et au risque d’incendie