Une «école professionnelle d'écrivains»? C'est à peu près le sens du projet que développe l'association Autrices et auteurs de Suisse (AdS), avec la Haute Ecole des arts de Berne (HEAB). Si les initiateurs parviennent à leurs fins, les cours commenceront à la rentrée 2005, dans les locaux de la Haute Ecole à Bienne. Une première suisse. Le projet est développé par un groupe de travail présidé par l'écrivain et dramaturge bâlois Guy Krneta. L'objectif est de proposer aux étudiants une «formation pratique en écriture créative».

Peu répandu dans les pays francophones, courant aux Etats-Unis sous forme d'ateliers dans les universités et implanté dans trois hautes écoles allemandes, ce genre d'enseignement porte sur la pratique même de l'écriture, déployée selon plusieurs supports: prose littéraire, cinéma et fictions TV, poésie, textes pour enfants, théâtre, pièces radiophoniques… Aujourd'hui, en Suisse, seule l'écriture dramatique fait l'objet de quelques cours, à Berne et à Zurich. La technique du scénario pour le cinéma ou la TV est aussi enseignée, à titre de formation continue de la branche audiovisuelle.

Les concepteurs de ce cursus, qui sera bilingue, veulent inclure un important volet portant sur la traduction. Les étudiants seront tenus de connaître l'autre langue nationale «au niveau de la maturité», et des cours d'italien, de romanche voire d'autres langues sont envisagés. L'Université de Lausanne, avec son Centre de traduction littéraire, fait d'ailleurs partie des initiateurs. Les études comprendront un bachelor en trois ans, puis un master en une année et demie. Les classes compteront entre 12 et 18 étudiants, sélectionnés. Pour l'enseignement, l'effectif nécessaire est estimé à l'équivalent de six postes à plein temps, auxquels s'ajouteront des professionnels invités. Le devis s'élève à 1,7 million de francs, que l'AdS espère trouver auprès des cantons, des autorités fédérales et de fondations.

Formation pratique

Guy Krneta insiste sur le fait «qu'il n'est pas question de créer une nouvelle filière d'analyse littéraire, d'études de lettres comme en connaissent les universités, mais de lancer une formation pratique. C'est la raison pour laquelle nous l'avons conçue dans le cadre d'une HES et non d'une université.» De la même façon que la musicologie s'enseigne à l'université et la musique dans les conservatoires, «l'Institut littéraire suisse» – nom provisoire: la structure pourrait être baptisée du nom d'un écrivain suisse fameux – serait l'école professionnelle de la branche. Cette initiative ne manque pas de raviver le vieux débat sur le caractère inné ou non des talents d'un écrivain.

Apprend-on à écrire un roman à l'école? Membre de l'AdS, Daniel de Roulet concède que les discussions sont parfois «houleuses». On enseigne bien le jazz dans des écoles, pourquoi pas l'écriture, plaident les promoteurs. «Comme si le fait que Le Corbusier soit un autodidacte justifie la fermeture de toutes les écoles d'architecture», ironise Daniel de Roulet dans un texte programmatique dont le titre, «Par ailleurs la littérature est aussi une industrie», paraphrase Malraux lorsqu'il s'exprimait sur le cinéma. Pour l'écrivain, l'enjeu que recèle une telle formation est aussi économique, il concerne l'ensemble de la «filière littéraire». Car «la relève n'est pas assurée», estime-t-il, mentionnant le fait que les éditeurs «se font rares ou âgés». Conséquence, «la chaîne du livre en Suisse, au même titre que le secteur bancaire, a besoin d'une action en amont».

Le projet illustre aussi l'expérience de la HEAB, pionnière en Suisse en matière de regroupement des filières artistiques. Depuis la rentrée 2003, les écoles bernoises d'arts appliqués et de musique ont été fusionnées pour donner naissance à la HEAB. Intégrée au réseau de la HES bernoise, elle compte quelque 600 étudiants pour un budget de 25 millions de francs. La palette va des arts visuels à la conservation et restauration en passant par la musique, le jazz, le théâtre, la rythmique et l'opéra. «Il a fallu réunir des cultures fort différentes, trouver des modes de collaboration et de communication», indique Peter Kraut, chargé des relations publiques.

Audace bernoise

Si la fusion n'a pas chamboulé les cursus, les étudiants évoluent dans un environnement plus décloisonné qu'auparavant. Le vendredi, jour des projets pratiques, les peintres en herbe peuvent s'associer aux musiciens ou aux acteurs de théâtre. La réunion des divers secteurs correspondait d'ailleurs à la volonté «de proposer une offre interdisciplinaire», indique Peter Kraut. Pour mieux la marquer, l'école a créé un département dévolu aux croisements entre disciplines et aux travaux expérimentaux, «Y – Art et recherche» («Kunst als Forschung»). Celui-ci compte une dizaine d'étudiants en filière «musique et médias» et dispense des cours et des services aux autres divisions.

L'audace bernoise en inspirera d'autres, puisque Zurich envisage aussi de fusionner ses écoles d'arts. Ces initiatives contrastent évidemment avec les chamailleries qui prévalent sur les bords du Léman, où l'avenir des arts appliqués, entre autres, provoque de vives tensions entre Genève et Lausanne (LT du 20.02.04). Mais il est vrai que la situation bernoise – un canton, une HES – offre au pouvoir politique une plus grande marge de manœuvre que la HES de Suisse occidentale, alliance entre six cantons romands aux intérêts parfois divergents. A Berne, les divisions sectorielles ont pu être dépassées, raison pour laquelle la HEAB peut entrer en matière sur la création d'une nouvelle filière. La décision formelle, s'agissant de l'ouverture de «l'école d'écrivains», devrait être prise avant l'automne.