Le ton est humble, la voix vacillante. Au détour d’une phrase, l’émotion prend le dessus et les mots pourtant appris par cœur se perdent. Ce 12 novembre au soir, Gaël Petermann et Florian Bédat font face à une cinquantaine de représentants du monde horloger éparpillés dans le Théâtre du Léman, à Genève. Un millier de ballons rouges garnissent les sièges que les mesures sanitaires ont laissés désespérément vides.

Les deux indépendants de 28 ans viennent de gagner le «Prix de la révélation horlogère» au Grand Prix d’horlogerie de Genève (GPHG). Il récompense leur première création, une montre-bracelet sobrement nommée Seconde Morte. Gaël Petermann et Florian Bédat admettent avoir toujours été fascinés par la complication du même nom, qui fait sauter l’aiguille des secondes. «Les collectionneurs apprécient, les novices pensent qu’il s’agit d’une montre à quartz», s’amuse Florian Bédat.

Deux semaines après s’être vus récompensés, ils nous accueillent dans leur atelier situé au cœur de la zone industrielle de Renens, près de Lausanne. Pas de place pour le superflu dans ces 50 m² où trônent quelques établis, des tours mécaniques et une étagère sur laquelle leur trophée a trouvé sa place entre des bouteilles de cognac et de whisky. Aux murs, des photos de garde-temps iconiques, et deux affiches qui montrent que ces passionnés d’horlogerie apprécient aussi l’écrivain Tolkien et Mario, le célèbre plombier vidéoludique.

Ensemble à l'école

Pourquoi Renens? «Je suis un enfant de la commune, répond Gaël Petermann. Lorsque je cherchais à me mettre à mon compte en 2017, j’ai appris que Dominique Renaud [cofondateur de Renaud & Papi, qui a depuis déménagé] était installé ici, ce qui m’a surpris. Je suis allé le rencontrer et s’est alors présentée une belle occasion de collaborer avec un grand monsieur de l’horlogerie.»

Assis dans des petits fauteuils – îlot de confort au milieu de cet aménagement fonctionnel –, les deux compères se livrent. Ils se sont connus en 2007, à leur entrée à l’Ecole d’horlogerie de Genève, et ont passé trois ans dans la même classe. «Les cours de décoration étaient l’occasion pour nous de nous mettre en compétition. Pas pour définir qui était le meilleur, mais pour nous marrer et nous pousser en avant», relève Florian Bédat.

Diplôme en poche en 2011, chacun va son propre chemin pendant quelques années. Gaël en Allemagne, chez A. Lange & Söhne, Florian chez Harry Winston, à Genève, avant le rachat de la marque par le Swatch Group. En 2014, ce dernier suit les traces de son camarade à Glasshütte, tandis que Gaël rentre en Suisse, où il restaure des pièces pour la maison de vente aux enchères Christie’s. Lorsqu’il décide de s’installer à Renens, il parle de son projet à son ancien camarade et lui propose de le rejoindre.

Une fois l’atelier lancé, non sans quelques sacrifices financiers, ils passent l’été 2017 à travailler sur un projet de Dominique Renaud. Dans le même temps, un collectionneur qui leur avait confié une Breguet à retaper leur demande s’ils font leurs propres montres. «Nous lui avons répondu que ce n’était pas le cas, raconte Florian Bédat, mais que nous avions un projet de seconde morte.»

En échange de leur travail, Dominique Renaud leur propose les services de son ingénieur, qui conçoit pour eux un mouvement. Grâce à un modèle 3D présenté en janvier 2018, les deux jeunes entrepreneurs obtiennent le soutien financier de leur client collectionneur et fondent Petermann Bédat. Les délais étant ce qu’ils sont, il leur faudra un an pour obtenir toutes les pièces nécessaires à la fabrication de leur premier garde-temps.

Cette étape franchie, Florian et Gaël déchantent: «Nous avons eu de la peine à vendre la première version de notre montre. La qualité de notre mouvement était saluée, mais on nous disait que notre cadran et nos aiguilles étaient trop simples.» Ils reconnaissent s’être fiés à leurs propres envies, qui ne correspondaient pas forcément à celles des collectionneurs.

«Un immense honneur»

Par l’intermédiaire d’un tiers, ils rencontrent le designer neuchâtelois Barth Nussbaumer. «Nous n’avions pas les moyens de le payer, mais il pouvait exprimer sa créativité. Nous avons trouvé un accord gagnant-gagnant», relève Gaël Petermann. Une fois le nouveau cadran dévoilé en 2020, leurs 20 Seconde Morte trouvent preneur, quelques mois avant la récompense GPHG. De ce concours, ils conservent la surprise d’avoir été présélectionnés, et surtout d’avoir reçu l’approbation de leurs pairs. «C’est un immense honneur», confie Gaël Petermann.

Cette nouvelle notoriété acquise, ils entendent poursuivre leur projet en suivant l’exemple de modèles qu’ils admirent, comme Kari Voutilainen ou Philippe Dufour. Petermann Bédat a engagé trois collaborateurs depuis octobre, et une version revue de la Seconde Morte est en préparation pour répondre à la demande des clients placés sur liste d’attente. Elle devrait être dévoilée l’an prochain. Une autre complication, dont nous ne saurons rien, est quant à elle prévue pour 2022. Elle figurera certainement parmi les candidates d’un futur GPHG.


Profil

Février 1992 Naissance de Gaël Petermann.

Octobre 1992 Naissance de Florian Bédat.

Janvier 2017 Premier atelier commun.

Janvier 2018 Création de Petermann Bédat.

Mai 2019 Livraison de la première Seconde Morte.


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