Les gagnants d’un pétrole au plus bas

Plancher après plancher, le prix du baril de pétrole s’enfonce. Ces dernières semaines, les deux prix de référence de l’or noir ont retrouvé des niveaux plus vus depuis au moins quatre ans. Le baril de Brent de la mer du Nord (coté à Londres) décrochait encore et valait 78,55 dollars mardi peu avant 18 heures. Son pendant new-yorkais, le «Light Sweet Crude», était échangé à 74,38 dollars.

Pour faire bref: la morosité économique ambiante, le ralentissement de la croissance chinoise et le renforcement du dollar sont à l’origine d’une baisse de la demande. A l’inverse, l’abondance de pétrole de schiste trouvé dans les sous-sols de l’Amérique du Nord couplé au retour de certains gros acteurs sur le marché – la Libye, notamment – provoque une offre excédentaire. Bien loin de ces enjeux géostratégiques, la Suisse et ses entreprises tirent profit de cette situation. En première ligne: les consommateurs, selon l’ensemble des interlocuteurs contactés par Le Temps .

Les deux principaux liens entre les consommateurs suisses et le baril de pétrole sont le mazout qui remplit les cuves des immeubles et les carburants vendus dans les stations-service. «La chute du prix du baril se ressent bien davantage sur le prix du mazout que via le prix à la pompe… Mais dans un cas comme dans l’autre, tous les consommateurs y gagnent», explique le porte-parole de l’Union pétrolière, Martin Stucky.

Du côté des stations-service, la baisse du prix du baril a tout de même été ressentie. Le TCS a fait les comptes: en deux mois, les acquéreurs de diesel ont connu quatre diminutions du prix du carburant pour un total de 8 centimes par litre. Du côté des consommateurs de sans-plomb, la baisse a été un brin plus prononcée, avec cinq diminutions pour 11 centimes/litre au total. L’automobiliste qui remplit son réservoir de 60 litres d’essence en novembre gagnera donc environ 7% (6,60 francs) par rapport à celui qui l’aurait rempli cet été… alors que le prix du baril a chuté, lui, de près de 30% sur la même période (baisse de 35 dollars). Le phénomène de cette baisse indirectement répercutée à la pompe est bien connu, dans la mesure où taxes et impôts composent environ la moitié du prix final. «Sans compter l’effet du renforcement du dollar par rapport au franc, qui contrebalance la baisse du prix du baril», ajoute Edgar Bach­mann. Le patron de Socar Energy – qui gère presque 200 stations-service dans le pays – pointe un autre effet possible sur le prix à la pompe: les coûts de transports sur le Rhin, d’où provient une partie des produits pétroliers raffinés (voir encadré).

Les automobilistes se satisfont toutefois de cet état de fait et n’ont pas l’impression que les sociétés cherchent à épaissir leurs marges sur leur dos. «Ce n’est pas un sujet chez nous», assure-t-on à la Fédération romande des consommateurs. L’association soutient n’avoir reçu «qu’une ou deux interpellations sur cette question». Les prix des télécommunications ou les assurances maladie préoccupent bien davantage les consommateurs romands.

Les entreprises de transports réalisent, elles, «des économies substantielles», confirme Didier Ochs, patron de l’entreprise de transport Faucherre. La grosse centaine de camions qu’exploite la société basée à Moudon brûle environ 2 millions de francs de carburant par année. Le patron a déjà fait ses calculs et constate qu’avec un prix du baril à 80 dollars, il pourrait gagner «environ 80 000 francs par an». Toutefois, pour l’heure, pas question de s’enthousiasmer. «La baisse du prix du baril sera de courte durée», pronostique Didier Ochs.

Idem du côté de Swiss, chez qui les charges de kérosène représentent environ 30% du total des dépenses de la société – un poste qualifié de «majeur» par le porte-parole de la compagnie aérienne. Pour autant, la chute du prix de l’or noir n’aura pas d’impact substantiel sur le budget 2014 de la société. «Afin de nous prémunir au maximum contre les fluctuations du pétrole, nous pratiquons le hedging . Ainsi, à la fin du mois de juin de cette année, nous avions déjà assuré 84% de nos besoins en carburant pour l’année entière», explique Swiss. Objectif: mieux planifier les budgets et lisser au maximum la courbe des dépenses. En conséquence, le consommateur ne peut espérer voir le prix de son billet Genève-New York baisser grâce au brutal effondrement du prix du baril. «Aucune baisse de tarifs liée au prix du pétrole n’est envisageable», relève Swiss.

Bernard Guenzi renchérit: «Pour ma société, le bas prix du pétrole ne change pas grand-chose.» Le président de Swiss Oil Romandie, qui est également le patron du commerce de détail pour la Suisse romande d’Avia – le plus grand réseau de stations-service de ce côté-ci de la Sarine, mais également l’un des grands fournisseurs de mazout du pays – souligne que son entreprise «paye [son] pétrole en francs et le revend en francs. Nos marges ne changent donc pas». La différence se fait au niveau des calculs de l’entreprise. Car aujourd’hui, Bernard Guenzi affirme devoir «suivre le mouvement et affiner ses prix trois à quatre fois par jour. Le marché devient de plus en plus complexe pour les marchands». En revanche, «du côté des consommateurs de mazout, cela devient très intéressant»… Il suffit en effet à Bernard Guenzi de tapoter quelques secondes sur sa calculette pour évaluer les bienfaits d’un prix bas du pétrole. «Grosso modo, en 2012, remplir une cuve de 3000 litres de mazout aurait coûté 3150 francs. Alors qu’aujourd’hui, cela ne coûterait plus que 2715 francs. Le gain est donc de 435 francs, soit une baisse de 14% sur l’année.»

Les gérances utilisent les mêmes calculatrices. Mais leurs cuves à elles se comptent en millions de litres. Et la donne est un brin plus complexe. Car une cuve n’est jamais complètement vide et la remplir représente une immobilisation de fonds importante. De même, les locataires peuvent se voir contraints de payer du mazout acheté l’an dernier, à un prix plus haut. Enfin, remplir 2000 litres ou moins de sa cuve n’est pas forcément rentable, les charges pouvant effacer le gain réalisé sur une si petite quantité.

La régie Naef, dont le parc immobilier consomme quelque 4 millions de litres de mazout par an, dit avoir «choisi de bloquer ces derniers jours jusqu’à 800 000 litres de mazout chez nos fournisseurs, parce que l’on sentait que cela représentait actuellement une bonne affaire». La livraison – et le paiement – interviendront plus tard, mais la gérance s’est ainsi protégée de toute remontée brutale. «Ce sont des calculs stratégiques qui prennent énormément de temps. Il faut guetter les variations de prix, comme les traders», note Michael Roberts, directeur de la gérance Bernard Nicod.

Pas de problèmes du côté des locataires. Eux n’ont rien à faire pour tirer parti de cette baisse des prix. «C’est un non-problème pour eux. Les baisses de prix sont systématiquement répercutées sur les charges. Nous n’avons jamais eu de problèmes», confirme le secrétaire général romand de l’Asloca, Carlo Sommaruga.

En deux mois, le prix du diesel a baisséde 8 centimes par litre. Celui du sans-plomba perdu 11 centimes

Or noir En Suisse, entrepriseset consommateurs profitent très concrètementde l’effondrementdu brut

La baisse se ressent via le prix du mazout et, dans une moindre mesure, à traversle prix à la pompe

L’OPEP tiendra une réunion très attendue le 27 novembreà Vienne.Stoppera-t-ellela chute des cours?