Analyse

Les gagnants et les perdants suisses dix ans après la crise

Le franc est-il aussi primordial qu’on le dit? Il est permis d’en douter, à la lecture d’un travail de recherche de l’économiste Cédric Tille. Car les structures du pays ont changé. Le poids des banques baisse, à l’inverse du rôle du négoce, de la pharma et surtout de la BNS

Dix ans après la crise financière, Cédric Tille, professeur d’économie internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève, observe quatre changements structurels trop souvent négligés en politique.

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Dans The Changing International Linkages of Switzerland: An Overview (CEPR, DP12176), l’économiste constate qu’entre 2000 et 2007 la moitié de la croissance économique était attribuée à l’excédent du commerce extérieur, avant de devenir quasi nulle. Les moteurs de croissance ne sont plus les mêmes.

L’heure du négoce international et de la pharma

Comme avant, la Suisse reste un prêteur net au reste du monde avec un excédent des transactions courantes de 10% du produit intérieur brut (PIB). Le changement provient de la composition de cet excédent. Exit la contribution des exportateurs de machines, d’électronique ou de la métallurgie. L’heure du négoce et de la pharma a sonné. Nulle en 2000, la contribution du négoce international se monte maintenant à 5% du PIB, soit l’équivalent de l’excédent de la balance des biens. Selon l’organisation patronale Swiss Trading and Shipping Association (STSA), les entreprises de négoce de pétrole, métaux ou céréales représentent notamment plus de 36 000 emplois.

La Suisse, pays des banques? L’un des clichés les plus fréquents à propos du pays consiste à dire que la Suisse est un exportateur de services avant tout bancaires. La part des exportations de services financiers a chuté de moitié. D’un tiers en l’an 2000, elle a plongé à 17% du total.

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Le rôle du franc fort doit être réévalué. L’excédent commercial des biens s’est accru depuis l’an 2000 pour atteindre 4,5% du PIB malgré la hausse du franc. Mais la part de l’Europe a diminué de dix points de pour-cent depuis 1990, à 56%. Et la composition des échanges a été bouleversée. Si l’horlogerie est stable à 9%, la part de l’industrie chimique et pharmaceutique a doublé en 25 ans et représente près de la moitié des exportations suisses (45% en 2016 contre 23% en 1990). La chimie a même profité de l’abandon du cours plancher contre l’euro. C’est en effet, comme le négoce international, une branche relativement peu sensible aux fluctuations de change. Il en résulte qu’à l’avenir, pour Cédric Tille, «l’impact de la valeur extérieure du franc suisse sur les échanges commerciaux globaux pourrait sensiblement baisser». Le rôle du franc doit-il encore occuper la majorité des débats de politique économique?

La BNS remplace les privés

L’étude de Cédric Tille modifie aussi l’image financière du pays. La BNS a remplacé les privés. Les banques ont arrêté d’investir à l’étranger et ont vendu quantité de leurs actifs. La crise de la zone euro a renforcé la tendance. Les statistiques indiquent certes des sorties nettes de capitaux. Mais celles-ci traduisent uniquement l’énorme augmentation des achats de titres étrangers de la part de la BNS afin de peser sur le franc.

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Non seulement les flux, mais aussi le bilan financier du pays ont changé. A la fin 2016, les actifs étrangers détenus par les résidents suisses (nets) atteignent 131% du PIB. Mais les banques suisses sont devenues débitrices nettes du reste du monde, à hauteur de 50% du PIB. Et la position nette des privés non bancaires est de son côté tombée de 123% du PIB à 54%. Celle du secteur privé ne représente plus que 24% du PIB. C’est la BNS qui a pris le relais du privé.

«Le pays ressemble à un investisseur qui épargne d’énormes montants, mais qui assiste au déclin de la valeur de son portefeuille», explique Cédric Tille. En effet, l’excédent de la position d’investissement nette est stable, malgré la persistance des excédents de la balance courante.

La position de la Suisse est vulnérable tant les montants sont énormes. Les actifs des résidents suisses atteignent 671% du PIB, les créances des investisseurs étrangers à l’égard de la Suisse 541% du PIB. Une hausse de 5% du franc suisse conduit à une perte équivalente à 20,8% du PIB, selon Cédric Tille. Le franc joue donc un rôle clé pour la Suisse, mais à un autre niveau du débat.

L’avenir dépend naturellement d’un éventuel retour à la situation d’avant la crise. Mais qui croit à ce scénario? Une deuxième piste serait celle de la persistance du changement de comportement des investisseurs privés à l’égard des placements étrangers. Une diminution de la propension des Suisses à épargner pourrait être bénéfique.

Compte tenu des pertes de valeur sur les actifs étrangers des Suisses, l’intérêt à accumuler des excédents année après année mériterait d’être remis en cause, suggère l’auteur.

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