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Gagner sur l’oubli

A la tête d’AC Immune, Andrea Pfeifer espère être parmi les premiers à proposer un traitement contre la maladie d’Alzheimer.Sa start-up cherche à appliquer sa technologie à d’autres maladies neurodégénératives… et pourrait entrer en bourse

A la tête d’AC Immune, Andrea Pfeifer espère être parmi les premiers à proposer un traitement contre la maladie d’Alzheimer

Sa start-up cherche à appliquer sa technologie à d’autres maladies neurodégénératives… et pourrait entrer en bourse

Avec ses longs cheveux blonds aux boucles parfaitement calibrées, son chemisier en satin rose et ses bottes noires qui couvrent les genoux, la directrice générale de l’entreprise lausannoise AC Immune ne passe pas inaperçue. La chercheuse et femme d’affaires qui se consacre à la lutte contre la maladie d’Alzheimer évoque, sans retenue, ses travaux de recherches, son chat Mietzy, le milieu du capital-risque, son goût pour la natation, la peinture ou la mode sur la Croisette. «J’ai acheté ce bijou à Cannes», dit-elle, le regard malicieux, en présentant l’une de ses dernières acquisitions: deux grands C qui s’entrecroisent et étincellent sur son tailleur. Andrea Pfeifer aime ce qui brille.

Enfant déjà, elle voulait toujours être la première. «La deuxième place, c’était exclu», dit-elle. Aujourd’hui l’art de la perfection la poursuit même là où l’on ne s’y attend pas. «Le 1er août, avec tous ses petits drapeaux suisses, ma maison est l’une des plus belles du village», affirme sérieusement la Munichoise.

Depuis plus de dix ans, elle espère développer un traitement contre la maladie d’Alzheimer et cherche avec son équipe des traitements permettant de s’attaquer à la formation de plaques amyloïdes, conduisant à la démence sénile. «Pour l’instant, aucune thérapie ne permet de le faire», fait-elle remarquer. Même si tous les grands groupes pharmaceutiques y travaillent, Andrea Pfeifer espère être parmi les premiers à proposer un traitement.

La maladie prend des proportions de plus en plus importantes. «Une personne sur deux à 85 ans développe la maladie d’Alzheimer. En Suisse, en vertu du vieillissement de la population, 330 000 personnes seront atteintes par cette pathologie d’ici à 2050, soit trois fois plus qu’actuellement», relève-t-elle.

Andrea Pfeifer veut également améliorer le diagnostic de la maladie afin de la traiter le plus rapidement possible. «Beaucoup de gens sont dans le déni et préfèrent ne pas savoir qu’ils sont atteints par Alzheimer. D’autres, au contraire, nous contactent et insistent parfois pour participer aux essais cliniques. Comme nous ne pouvons pas directement recruter les patients, nous les renseignons et les aiguillons vers le corps médical.»

Née en 1957 à Munich, Andrea Pfeifer a vécu ses premières années dans une famille bourgeoise, dont le travail et l’effort figuraient parmi les priorités. Quant à l’esprit combatif, c’est certainement son grand frère, de huit ans son aîné, qui le lui a insufflé. «Dès l’âge de 4 ans, je n’hésitais pas à relever tous les défis qu’il me lançait», rappelle-t-elle, amusée.

Petite fille ambitieuse et studieuse, elle rejoindra une classe pour enfants présentant des capacités hors du commun. Après une scolarité effectuée en sautant quelques classes, elle décide d’entreprendre des études de médecine afin de mener un combat contre la maladie. Pourtant, face à la santé fragile de ses parents et un avenir incertain, elle choisit des études moins longues et opte pour la pharmacie. Elle fait un stage dans une officine mais réalise rapidement que sa voie est ailleurs. Dans la recherche, plus précisément. Elle demande une bourse pour partir aux Etats-Unis et rejoint le National Institute of Health de Bethesda. «C’était le début de la génétique. C’était absolument fascinant. Nous passions nos jours et nos nuits à la recherche d’un traitement contre le cancer du poumon.» Pourtant, après quelques années, elle rentrera en Europe pour rejoindre son père gravement malade. «Je connais tous les hôpitaux d’Allemagne», glisse-t-elle au passage.

Andrea Pfeifer trouve alors une place chez Nestlé en 1989 en tant que chercheuse en toxicologie génétique. Elle gravit vite les échelons, pour être promue directrice du Centre de Recherche Nestlé, où elle dirige plus de 600 personnes dans le développement et l’exécution de projets de recherche alimentaire. Elle participe également à la création du Nestlé Venture Capital Fund, un fonds de capital-risque destiné à soutenir des projets innovants. Et c’est là qu’elle a un véritable coup de foudre pour la plateforme technologique de Claude Nicolau, chercheur en biophysique cellulaire, et de Jean-Marie Lehn, Prix Nobel de chimie et spécialiste de la chimie supramoléculaire.

«Avec d’autres scientifiques très reconnus, ils voulaient créer une start-up et m’ont demandé de les rejoindre, se souvient-elle. Ils n’avaient pas d’argent, pas de produit mais j’étais fascinée par la technologie, à savoir un vaccin ciblant la protéine Abeta, responsable de la formation de plaques.» Son mari est sceptique, sa mère pense que sa fille est «folle», mais Andrea Pfeifer quitte son emploi prestigieux et confortable chez Nestlé pour cofonder en 2003 AC Immune, une start-up à l’avenir incertain.

Sous son impulsion, elle conclut des partenariats avec Genentech, l’indien Piramal ou Janssen Pharmaceuticals, une filiale de l’américain Johnson & Johnson, pour le développement d’un vaccin thérapeutique. Désormais, la start-up bénéficie d’une capacité de financement considérable. L’été dernier l’anticorps crenezumab, son produit thérapeutique le plus avancé, a finalisé sa phase clinique II. Les résultats, qualifiés de prometteurs par la direction, sont en cours d’analyse chez Roche et pourraient déboucher sur le lancement d’une phase III. «Les résultats ont été au début mal compris. Cela a été une période difficile», reconnaît celle qui dirige son équipe de 50 personnes d’une main de fer – et de diamants – dans un gant de velours. Son style de management? «Il faut que les délais soient respectés sinon je suis capable de m’énerver, avoue-t-elle. Mais je suis aussi très proche et à l’écoute de mes collaborateurs, dont 60% sont des femmes. Il y a un climat familial dans l’entreprise. J’organise des fêtes et des sorties d’entreprise avec conjoints et enfants.»

Alzheimer reste la priorité d’AC Immune. Toutefois, la start-up cherche désormais à appliquer sa technologie à d’autres maladies neurodégénératives, à l’exemple de la maladie de Parkinson. Elle vient d’ailleurs d’obtenir des fonds de la Fondation Michael J. Fox pour en améliorer le diagnostic et la prise en charge clinique.

AC Immune est parvenue à lever 84 millions de francs externes auprès d’investisseurs privés depuis sa création. De quoi placer l’entreprise parmi les candidats à une prochaine mise en bourse. C’est pourtant le seul sujet sur lequel Andrea Pfeifer reste laconique. «Bientôt», se contente-t-elle de dire.

«Il faut que les délais soient respectés sinon je suis capable de m’énerver. Mais je suis aussi très proche et à l’écoute de mes collaborateurs»

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