Les Australiens l’avaient cru rangée de la banque. A 60 ans, après avoir conduit Westpac à travers la crise financière avec succès. Après en avoir fait le deuxième plus grand établissement du pays, Gail Kelly avait décidé de prendre sa retraite en février 2015.

Son quotidien, ce n’était plus les affaires financières, mais beaucoup d’autres activités bénévoles, notamment pour le compte de CARE Australie, une ONG qui se consacre à la lutte contre la pauvreté.

Sergio Ermotti appelle

Mais dans la banque, on ne raccroche pas si facilement. Surtout si l’une des plus grandes banques du monde appelle. C’est ainsi que Sergio Ermotti, patron d’UBS, lui a fait reprendre du service pour le conseiller lui et sa direction générale sur sa stratégie.

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«Gail va nous offrir des précisions sur la stratégie, sur la régulation et sur les risques, lors des réunions du conseil exécutif du groupe sur certains sujets», a expliqué Sergio Ermotti, dans un mémo envoyé aux collaborateurs de la banque zurichoise il y a quelques mois.

Il n’en dira pas plus. La banque n’en dira pas plus. Pas question non plus d’organiser un rendez-vous avec la conseillère. «Comme pour les membres du conseil d’administration, ce sont eux qui s’organisent», explique un porte-parole. Et elle, elle est injoignable.

D’abord enseignante de latin

Cette femme d’affaires australienne n’est pas secrète pour autant. A l’origine, elle n’est d’ailleurs pas australienne. Mais sud-africaine. L’arrivée dans le monde bancaire suisse de Gail Kelly alors qu’elle avait choisi de se retirer des affaires n’est pas aussi improbable que ses débuts dans le métier. La Sud-Africaine est entrée dans la vie active comme enseignante de latin, puis d’histoire. Mais, à 22 ans, dans un moment qu’elle décrit encore aujourd’hui comme un tournant dans sa vie, elle réalise à quel point elle se sent malheureuse. La jeune enseignante décide de changer de vie. Son père utilise une connaissance à Nedcor Bank, qui la prend comme employée de guichet.

Gail Kelly, mariée à un pédiatre, a un enfant, puis trois supplémentaires d’un coup. Elle prend alors une année sabbatique alors qu’elle est enceinte, effectue un MBA, puis retourne après la naissance des triplés à la banque, cette fois comme responsable des ressources humaines, avant de prendre en charge la division des cartes de crédit.

Une ascension spectaculaire qui connaît un accroc temporaire en 1997. A l’insistance de son mari, inquiet des violences dans l’Afrique du Sud post-apartheid, la famille – ils ont quatre enfants – quitte le pays pour l’Australie. Nouveau Continent, mais pas de nouvelle orientation. Elle a trouvé sa voie, elle est bancaire. Elle rejoint donc Commonwealth Bank comme responsable du marketing stratégique à Sydney et l’ascension peut reprendre.

Citoyenne australienne

En 2002, alors citoyenne australienne, elle accède à son premier poste de directrice générale, chez Saint-George Bank. La patronne ne dit pas que tout est simple dans ce monde complètement masculin, où «il est difficile de se faire sa place». La place, elle l’a trouvée ensuite à Westpac, qu’elle fusionne en 2008 avec Saint-George Bank. Faisant son chemin sans trop de difficulté pendant la crise financière, la nouvelle entité gagne encore des parts de marché et devient la deuxième banque du pays. En 2015, Gail Kelly y dirigeait 36 000 employés (par comparaison, UBS en compte près de 60 000) et comptait 613 milliards de dollars d’actifs sous gestion.

Reconnaissable à ses cheveux argentés et ses tailleurs colorés dans un monde banquier grisâtre, cette «patronne de banque avec une touche humaine», comme la décrivent les médias locaux, a trouvé sa place, elle en fait aussi aux autres: à la tête de Westpac, elle fixe la mission de compter 40% de femmes cadres avant 2014. Objectif atteint en 2012. Puis relevé à 50% d’ici 2017, lorsque l’établissement australien célébrera ses 200 ans d’existence.

Vertu de la ténacité

L’ascension a l’air simple et naturelle. Il lui a en réalité fallu une certaine ténacité, qu’elle estime devoir à sa famille: «J’ai grandi dans une famille nucléaire et très forte. Mon père était un sportif. Il a représenté l’Afrique du Sud dans quelques disciplines, donc c’était quelqu’un de très positif et qui encourageait à être le meilleur et à donner le meilleur de soi-même dans tout ce qu’on entreprend. Et donc, j’ai grandi dans cet environnement, nourricier, soutenant, mais certainement encourageant», explique-t-elle dans une interview à CNN en 2014.

On ne saura pas exactement quelles qualités ont intéressé UBS. Peut-être son intérêt pour la transformation numérique qui affecte le secteur bancaire. Elle a écrit sur le sujet un rapport pour le groupe des 30, un think tank basé à Washington qui rassemble des académiciens et des praticiens pour mieux comprendre les enjeux économiques et financiers actuels. Ou sa connaissance de l’Australie, comme une entrée vers les marchés asiatiques. Ou encore ses compétences dans la gestion des risques. Nul doute, quoi qu’il en soit, qu’elle trouvera sa place.


Profil

1956: Naissance à Pretoria

1997: Arrivée en Australie

2002: Directrice générale de Saint-George Bank

2008: Directrice générale de Westpac

2016: Conseillère de la direction générale d’UBS