Des boursicoteurs nombreux, confinés et désœuvrés, qui font exploser à la hausse l’action d’une société américaine de jeux vidéo déficitaire. Et provoquent des milliards de dollars de pertes pour les hedge funds qui ont parié sur sa baisse. Ce sont les ingrédients de l’histoire de GameStop, dont l’action a touché 350 dollars mercredi, alors qu’elle en valait encore 4 en janvier. Récit de la dernière absurdité de Wall Street, avec beaucoup d’émojis dedans.

Tout est apparemment parti de Citron Research, site américain de recherche financière spécialisé dans la dénonciation de sociétés surévaluées ou manipulées. Sauf que lorsque ce site a annoncé en janvier avoir parié sur la baisse de GameStop, une armée de boursicoteurs persuadés que le titre allait monter a acheté l’action du distributeur de jeux vidéo, le plus souvent à travers des options, pour bénéficier d’un effet de levier.

Gérant 5000 magasins situés dans des centres commerciaux, GameStop a pourtant perdu 275 millions de dollars sur son dernier exercice, (pour un chiffre d’affaires de 5,2 milliards), laminé par la déferlante du numérique et affecté par la pandémie, qui vide les centres commerciaux de ses visiteurs. Les petits investisseurs ont néanmoins entretenu la flamme en multipliant les messages tonitruants et pro-GameStop sur des sites comme Reddit. Le patron de tesla, Elon Musk, y est même allé de son tweet sur GameStop mardi soir, jetant encore de l’huile sur le feu.

«Just for fun»

«Ces boursicoteurs n’investissent pas, ils s’amusent, ils semblent totalement euphoriques, accompagnant leurs messages d’émojis représentant des fusées ou des diamants, analyse Jean-Frédéric Nussbaumer, conseiller en investissement à la banque Gonet. Certains de ces messages sont d’ailleurs effrayants, comme lorsqu’un de ces day traders annonce fièrement avoir investi ses économies d’une vie dans GameStop. Je crains le pire pour lui.»

L’émergence de cette force collective repose sur un cocktail explosif: de jeunes gens oisifs à cause de la pandémie, qui peuvent moins parier sur des rencontres sportives (annulées pour cause de virus) et qui se reportent sur la finance grâce à des sites de courtage comme Robinhood et leurs frais plancher quasi inexistants.

La «wrong way crowd» a raison

En langage de Wall Street, ces petits investisseurs sont connus sous l’appellation the wrong way crowd, c’est-à-dire ceux qui achètent et vendent systématiquement au pire moment. Or ils sont pour le moment gagnants. Le titre GameStop a bondi de 92% mardi dans des volumes colossaux pour une société inconnue jusqu’à récemment (178 millions de titres échangés, contre environ 14 milliards pour toute la bourse de New York). L’un de ces boursicoteurs a célébré ses gains lundi dans une vidéo le montrant tremper des beignets de poulet dans du champagne (il y explique aussi sa stratégie).

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Mieux encore, ces day traders l’emportent pour le moment contre de grands fonds alternatifs, qui ont massivement misé sur la chute de l’action GameStop. En pratique, ces hedge funds empruntent des actions afin de les vendre à découvert et de les racheter à moindre prix une fois qu’elles ont baissé. Avec cette stratégie classique, le risque de perte est théoriquement infini, puisqu’une action peut progresser sans limite.

Lundi, les positions de l’ensemble des vendeurs à découvert sur GameStop affichaient une perte cumulée de 6 milliards de dollars (les positions étaient encore ouvertes, ces pertes ne sont pas effectives). Forcés de racheter des actions pour couvrir leurs positions, les hedge funds sont pris dans un «short squeeze», le cours s’envolant face à cette demande d’investisseurs obligés d’acheter pour limiter leur perte.

Mercredi matin, Citron Research a annoncé avoir clôturé sa position à découvert. Les échanges hors marché se sont enflammés, pour porter le titre à 350 dollars, avant de revenir à 200 dollars en moins d’une heure. De 147 dollars à la clôture de mardi, l’action a ouvert ce mercredi à plus de 300 dollars et valait près de 380 dollars vers 17h, heure suisse.