L’agriculture en RDA au lendemain de la chute du Mur

La garde des cochons en économie de marché

« Dresde a su, déjà, s’affranchir sans peine de quarante ans d’asservissement idéologique et culturel. Elle retrouve, peu à peu, sa ­vocation traditionnelle de métropole cosmopolite. Mais à quelques kilomètres de là, dans les campagnes saxonnes, le temps semble s’être arrêté. 1990? ou 1970? […]

Thiendorf, un village de 700 habitants à cinquante kilomètres au nord de Dresde, n’a jamais aimé la révolution. Pas plus celle-ci qu’une autre, comme celle qui fut marquée par la collectivisation des moyens de production agricoles aux lendemains de la guerre. On leur avait pourtant promis la «nouvelle vie», aux habitants de Thiendorf. «Nouvelle vie»: le titre, volontariste à souhait, de la coopérative de production (LPG) [Landwirtschaftliche Produktionsge­nos­senschaft] à laquelle cette modeste bourgade fut forcée d’adhérer en compagnie de trois autres villages. En somme, l’avenir qui chante, ici on connaît. Comme dans n’importe laquelle des mille autres LPG qui occupent à elles seules plus de 85% de la surface agricole du pays. Personne n’ignore ici que la «nouvelle vie», cela signifie aujourd’hui que près de la moitié des 900 000 paysans de RDA vont devoir tôt ou tard connaître le chômage. Trop de paysans, une agriculture coûteuse et des produits de mauvaise qualité: l’héritage, amer, d’une politique socialiste visant à l’autosuffisance à n’importe quel prix. […]

L’inquiétude se lit sur tous les visages. L’union économique et monétaire, ici, se traduit par quelques chiffres brutaux. Eleveurs de cochons et de bovins, les paysans de Thiendorf n’auraient jamais cru possible que le prix de vente du kilo de viande de porc chuterait de 60% en l’espace de deux semaines. Ni que le litre de lait, qu’ils écoulaient voici encore quelques jours 1,70 Marks, passerait à 63 pfennigs du jour au lendemain! […]

Les paysans de Thiendorf paraissent avoir perdu le goût du métier. Quitter la coopérative pour s’établir à son compte, comme le font déjà, un peu partout en RDA, des dizaines d’agriculteurs pleins d’espoir? «Pas un seul d’entre nous n’y songe vraiment», raconte Petra [l’épouse, agronome, d’un directeur de coopérative], qui souligne au contraire le projet de fusionner avec une autre LPG voisine pour avoir plus de force. Il est vrai que les deux anciens propriétaires sont revenus d’Allemagne de l’Ouest pour faire valoir leurs droits sur leurs terres. S’il en arrivait d’autres, comment se risquer à fonder une entreprise sur un terrain qui sera déclaré, demain, usurpé?

Petra, la jeune agronome, contemple sa campagne avec tristesse. Dans une étable, des cochons en âge d’être vendus à l’abattoir attendent de trouver acheteur. On les nourrit, mais on dirait qu’on ne les nettoie plus. […] Pour s’occuper de 2000 têtes de bétail, la coopérative de Thiendorf emploie 110 personnes, ce qui est beaucoup même aux normes de RDA. Des bâtiments en forme de HLM au beau milieu des champs, à Thiendorf, sont l’image même de ce vieil idéal communiste: déplacer la ville à la campagne. Mais la campagne, au­jourd’hui, n’a plus d’autre moyen de survivre que d’envoyer ses paysans en ville.

A Dresde, toute proche, ce n’est pas le travail qui manque: la plus grande partie des plus beaux monuments de la ville sont encore dans l’état où les ont laissés les bombes anglo-américaines un matin de février 1945. »

« Trop de paysans et des produits de mauvaise qualité: l’héritage, amer, d’une politique visant à l’autosuffisance à n’importe quel prix »

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