Le plus dodu géant multimédiatique est né dans la nuit de jeudi à vendredi aux Etats-Unis: la Commission fédérale de la communication a rendu public à Washington, après un an d'intenses discussions, son feu vert au rachat du groupe Time Warner (presse, télévision, cinéma, musique) par la plus grande entreprise née d'Internet, American Online. L'accord n'est pas donné sans conditions, mais les exigences de la FCC ne troublent guère les têtes pensantes de la nouvelle entité, Steve Case (AOL) et Gerald Levin (Time Warner); ils sont assurés de leur position prépondérante, installée sur une énorme part du marché (américain d'abord) et surtout sur le développement d'un système de messagerie instantanée qui fait baver d'envie les plus gros concurrents sur ce terrain, Microsoft et Yahoo!

Ouvrir le réseau câblé

AOL a sous son aile 26 millions d'abonnés à Internet, et 150 millions d'usagers de sa messagerie miraculeuse, qui permet à plusieurs personnes de communiquer par écriture électronique presque en temps réel. Le nouveau géant annonce en outre le développement de la télévision interactive, et de la diffusion culturelle et récréative – américaine! – sur Internet, grâce au grand magasin qu'apporte Time Warner dans le mariage: CNN et la chaîne de cinéma HBO, la production cinématographique de Warner Bros, Madonna et Time magazine, pour ne citer que quelques têtes de série.

La Commission fédérale du commerce, en donnant déjà son aval à la fusion, avait imposé il y a un mois une première série de conditions. La nouvelle société, afin de ne pas étouffer toute concurrence, avait l'obligation d'ouvrir son réseau câblé à haut débit à trois entreprises rivales du domaine Internet. La Commission de la communication y ajoute une série de nouvelles exigences, liées essentiellement à la messagerie instantanée d'AOL. La nouvelle société, dès qu'elle aura développé son système pour permettre l'échange de vidéo, devra immédiatement le rendre compatible et accessible à un concurrent, et dans les six mois à au moins deux autres.

D'autre part, AOL-Time Warner devra traiter de bonne foi avec les plus petits fournisseurs de services Internet, qui auront un droit de recours auprès de la FCC, et qui auront un accès direct à leurs clients, même quand ils passeront par le réseau du nouveau géant. Il n'y a pas de précédent à l'entité économique qui vient ainsi d'être créée. Mais les commissaires ont été guidés dans leur volonté d'imposer des conditions à AOLTW (si on peut l'appeler ainsi) par l'exemple historique de la situation de monopole qu'AT & T avait obtenue au début du siècle dernier, en rendant son système de communication téléphonique incompatible avec ceux de ses concurrents, qui en étaient morts.

Réactions mitigées

Mais les cinq membres de la commission n'étaient pas d'accord entre eux, ce qui a prolongé les discussions. Comme toujours aux Etats-Unis, cet organisme de contrôle est politique: trois démocrates et deux républicains, qui ont été minorisés, eux qui voulaient le moins de réglementation possible. L'un des commissaires républicains, Michael Powell, est le fils du général Colin Powell, secrétaire d'Etat choisi par George Bush. Le général était lui-même membre du conseil d'administration de AOL. Ainsi va l'Amérique. Les premières réactions à la fusion sont plutôt bonnes du côté des consommateurs. Leurs représentants s'étaient battus afin que l'accord de la FCC ne soit pas donné sans conditions. Le maintien promis de la concurrence semble les satisfaire: «La fusion menaçait la compétition, dit un de leurs représentants, Gene Kimmerlman. Désormais, elle pourrait finalement étendre le choix des consommateurs dans Internet à haute vitesse et dans les services de télévision interactifs.»

D'autres réactions sont plus mitigées. Yahoo! (mais les deux choses sont-elles en relation?) a très fortement reculé en Bourse la vielle de l'annonce de la commission: l'entreprise prévoit de piètres résultats.

Quand à Ted Turner, désormais petit morceau dans la nouvelle société, il se prépare à des temps plus difficiles dans CNN et ses autres entreprises.